L’Espagne avant la reconquête

Quand nous pensons à l’Espagne et au Portugal aujourd’hui, nous imaginons deux pays européens peu distincts des autres. Nous pensons aux clubs de football, à Barcelona et à Real Madrid, à Lionel Messi et à Cristiano Ronaldo. Dans le domaine de la littérature, l’Espagne nous fait penser à Cervantes et son œuvre Don Quixote. Nous pensons à un peuple très proche de leurs voisins, les Français et les Italiens. De l’autre côté, les peuples du Proche et Moyen-Orient semblent lointains aux peuples de l’Europe, notamment à cause des grandes différences en termes de cultures et coutumes. Cependant, il est important de se souvenir que ces peuples, bien que si éloignés de l’un et de l’autre, ont formé auparavant une société commune, marquée par la tolérance et le progrès, mais aussi par des guerres et des conflits. Cette société était l’Andalus et son histoire est indispensable pour comprendre la relation entre ces civilisations.

© Illustration par Noa Bensusan

La Conquête

En 711 après Jésus-Christ, le monde arabo-musulman est sous le contrôle d’un seul empire, la seule fois dans l’histoire : le Califat omeyyade, qui est en pleine expansion, et a déjà conquis de nombreuses territoires dans la péninsule arabique, en Perse et en Afrique du Nord, séparé de la péninsule ibérique (Espagne et Portugal) seulement par la mer méditerranée. Le calife (dirigeant spirituel et politique des musulmans) de l’époque est Al-Walid, dont le règne est vu comme l’apogée de ce califat. 

Parallèlement, la péninsule ibérique est sous le contrôle des wisigoths, un peuple germanique qui s’est installé durant les invasions barbares de l’Empire Romain au Ve siècle. Le royaume des wisigoths est en plein conflit dû à des disputes pour le trône. A la mort d’un de leurs rois, sa famille n’a pas pu hériter du pouvoir et a donc fait appel à l’armée musulmane, qui elle aussi voulait continuer son expansion. Sous la direction du général Tariq ibn Ziyad, cette armée, composée de peuples nord-africains et d’arabes, a lancé la conquête du royaume en passant par le détroit de Gibraltar (qui est nommé après ce même général, Jabal al-Tariq signifiant “la montagne de Tariq”). La péninsule ibérique devient ainsi une partie du Califat omeyyade.

Après la conquête de la péninsule, l’armée poursuit ses conquêtes en France mais est repoussée après une défaite lors de la bataille de Poitiers. L’expansion en Europe des omeyyades est donc arrêtée. Par ailleurs, dans la péninsule ibérique, désormais nommée al-Andalus, une nouvelle société est en train de se former. Selon l’encyclopédie Britannica : “De plus, la conquête musulmane apporta des avantages à de nombreux éléments de la société : le poids des impôts était généralement moins lourd qu’il ne l’avait été dans les dernières années de l’époque wisigothe ; les serfs qui se convertissaient à l’islam (mawālī ; singulier : mawlā) accédaient à la catégorie des affranchis et étaient inscrits parmi les personnes à charge de quelque noble conquérant ; et les Juifs, qui n’étaient plus persécutés, étaient placés sur un pied d’égalité avec les Hispano-Romains et les Goths qui restaient encore dans le giron chrétien. Ainsi, dans la première moitié du VIIIe siècle, une nouvelle société se développe dans l’Espagne musulmane.”

La révolution Abbasside et la formation du Califat de Cordoue

Quelques decennies après la conquête, une révolution éclate en Syrie, le siège du califat. Les califes omeyyades avait mis en place des politiques défavorisant les peuples étrangers, notamment par des impôts importants, ce qui a mené les Abbassides, des descendants de la famille de Mahomet, à lancer une insurrection contre les dirigeants avec l’aide des peuples non arabes comme les turcs et les perses. Les Abbassides se sont emparé du pouvoir et ont commencé à exterminer tous les membres vivants de la dynastie omeyyade. Un prince omeyyade, Abd al-Rahman Ier, a réussi de s’enfuir en Espagne et a fondé son propre émirat avec Cordoue comme capitale. C’est un des territoires que les Abbassides n’ont pas pu contrôler. 

En tant que dirigeant de son propre état indépendant, Abd al-Rahman a poursuivi une campagne de reformes économiques, politiques et judiciaires sous le modèle omeyyade. Il a aussi construit de nombreux bâtiments, écoles, hôpitaux et des mosquées, notamment la Grande Mosquée de Cordoue. Son règne était aussi marqué par une tolérance religieuse. Toujours selon l’encyclopédie Britannica, “il était connu pour sa clémence envers la population chrétienne d’Espagne.” Il a aussi résisté contre des invasions Abbassides et des autres états chrétiens aux alentours. Son règne a marqué le début d’une longue dynastie. 

L’Age d’Or de l’Andalus

Abd al-Rahman III est arrivé au pouvoir en 912. Descendant d’Abd al-Rahman Ier, son règne a été le plus marquant de l’histoire de l’Andalus. Tout d’abord, en 929, il s’est proclamé calife, le premier émir à le faire. L’Emirat de Cordoue était désormais nommé le Califat de Cordoue,  rivalisant avec le Califat abbasside à l’est.

Ensuite, durant son règne a débuté ce que l’on a ensuite appelé l’âge d’or de l’Andalus. Cherchant à égaler la capitale abbasside, Bagdad, il a essayé de renforcer le rôle de Cordoue en tant que centre intellectuel. Selon l’encyclopédie Britannica, “Sous son règne, Cordoue est devenue la ville la plus grande et la plus cultivée d’Europe. Siège de la première académie de médecine d’Europe et centre de géographes, d’architectes, d’artisans, d’artistes et de savants de toutes sortes, Cordoue a rivalisé pendant une brève période avec la splendeur de Bagdad de Harun al-Rachid.” De nombreuses personnes venaient à Cordoue pour étudier et traduire les travaux d’Aristote, d’Averroès et d’autres, ce qui était un des chemins, en préservant et perpétuant des recherches anciennes, qui permit plus tard le début de la Renaissance en Europe, là où celles-ci s’étaient perdues. Il a aussi construit Madinat al-Zahra à la périphérie de Cordoue, une ville où habitaient les élites de la société, avec des grands bâtiments administratifs, maisons, jardins, bains, mosquées ainsi que de l’eau courante grâce aux aqueducs. 

Par ailleurs, il a subjugué et conquis plusieurs petits royaumes chrétiens dans la péninsule ibérique, assurant la dominanation omeyyade en Espagne. Le contrôle de la méditerranée était aussi dans les mains de Abd al-Rahman III : “il entretient des relations diplomatiques avec l’empereur byzantin et avec les princes d’Europe du Sud. Il domine également le nord-ouest de l’Afrique, qui lui fournit des troupes berbères,” selon l’encyclopédie Britannica. 

Enfin, son règne ainsi que ceux de ces descendants furent souvent marqués par une tolérance religieuse. Les peuples non musulmans de la péninsule ibérique, souvent majoritaires, devaient payer des impôts en échange de leur liberté de culte. De nombreux figures juives, comme Maimonides, et chrétiennes écrivirent de nombreux ouvrages philosophiques, religieux et culturels. Tout cela n’empêcha pas à certaines périodes des persécutions et l’expulsion des non musulmans d’avoir lieu. 

La Reconquista 

La bataille de Las Navas de Tolosa, Wikipedia

Parallèlement au développement de la société mauresque (les “maures” est le nom donné aux musulmans arabes et nord africains dans la péninsule ibérique) en Espagne, les populations autochtones menaient des campagnes militaires afin de reprendre le contrôle de leur territoire : c’est la Reconquista (reconquête). Dès le début de la conquête omeyyade, les espagnols ont pu reprendre le nord-est de la péninsule après la Bataille de Covadonga en 722. 

Par ailleurs, des problèmes internes et des guerres civiles ont entraîné la déstabilisation de plusieurs empires musulmans qui se sont succédés dans la péninsule suite à la chute du Califat de Cordoue, permettant aux royaumes chrétiens de reprendre de nombreuses territoires en Espagne et au Portugal. Vers la fin de la reconquête, seul le royaume de Grenade, dirigé par la dynastie Nasride, demeurait sous le contrôle des maures. En janvier 1492, Grenade s’est rendu et toute la péninsule ibérique a ainsi été reprise par les chrétiens. 

La reconquête de l’Espagne a été suivie par plusieurs décrets religieux. Tout d’abord le Décret d’Alhambra a ordonné l’expulsion de tous les Juifs Séfarades dont une partie s’est ensuite refugié dans l’Empire Ottoman. Alors que les musulmans avaient le droit auparavant de pratiquer leur religion dans les royaumes chrétiens, eux aussi ont été expulsés ou contraints à changer de religion. Selon le site history.com, “Le 2 janvier 1492, le roi Boabdil remet Grenade aux forces espagnoles et, en 1502, la couronne espagnole ordonne la conversion forcée de tous les musulmans au christianisme. Le siècle suivant a été marqué par de nombreuses persécutions et, en 1609, les derniers Maures qui adhéraient encore à l’islam ont été expulsés d’Espagne.”


Bien que l’histoire de l’Andalus soit marquée par de nombreux conflits et guerres, bien que les deux parties ont mené des séries de pogromes et de persécution, la péninsule ibérique entre 711 et 1492 a été aussi une période de coopération et de progrès. Pour une des premières fois dans l’histoire, des peuples de différentes cultures, religions et idéologies ont vécu ensemble, unis pour le progrès scientifique et philosophique. L’histoire de la période mauresque nous permet de non seulement ne pas répéter les erreurs commises par les acteurs impliqués, mais aussi de nous inspirer de la gestion d’une société multiculturelle et cosmopolite.

Article mis en page par Selim Güneş

Jalolbek Khaydarov
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