« La défense des intérêts passe par la coopération »

La présence française en Turquie : rencontre avec S.E. l’Ambassadeur de France en Turquie, M. Hervé Magro 

(7 mars 2022, Palais de France, Istanbul) 

NDLR : Article d'archive remis en ligne (cf. Crescendo no.7, Mai 2022 "La France à Istanbul, une présence durable")


1- Pouvez-vous nous parler de votre expérience en tant que Consul général à Istanbul et puis en tant qu’Ambassadeur de France en Turquie ?

Tout d’abord, c’est assez intéressant de passer d’une fonction à une autre -des fonctions finalement assez différentes-, dans un contexte assez particulier, celui de la Turquie, dont la capitale politique est Ankara mais la capitale économique et culturelle est à Istanbul. Il y a, de ce fait, toujours un déséquilibre entre ces deux fonctions. 

Quand on est Consul général à Istanbul, notre mission première est de s’occuper de la communauté française et des visas pour les étrangers qui voudraient aller en France. Le consulat et le Consul dépendent de l’ambassade à Ankara mais ils sont dans un cadre particulier que ce soit par l’importance de la ville, la grandeur de la communauté présente mais aussi par le nombre de demandeurs de visa. Istanbul est en effet un des postes les plus sollicités dans le monde dans ce domaine. Le Consul général à Istanbul s’occupe également de beaucoup de questions qui sont suivies habituellement par l’Ambassade, comme les affaires économiques, culturelles, et éducatives. Alors que sa responsabilité première est de s’occuper des affaires consulaires, de l’administration des Français, à côté de cela, compte tenu de l’importance de la ville, le Consul général représente aussi l’Ambassadeur dans beaucoup d’événements. Cela, je l’ai vécu heureusement dans une période très active (2009-2013) où le coronavirus n’était pas encore là. C’était vraiment très agréable de travailler à Istanbul. J’ai pu participer à beaucoup d’événements culturels très intéressants. 

L’équipe de Crescendo avec S.E. l’ambassadeur de France en Turquie. DR.

Évidemment, à Ankara, la charge est différente : il s’agit de représenter le gouvernement français auprès des autorités turques. L’Ambassadeur est en quelque sorte la tête de toute l’équipe française en Turquie qui travaille sur de nombreux sujets. Il faut alors suivre les affaires politiques internationales, la position de la Turquie sur la scène internationale, les relations bilatérales entre les deux pays sur différents points. Je dois être tout le temps sur Twitter pour suivre les dynamiques politiques dans les deux pays. Parfois, je rêve d’avoir été ambassadeur à une époque où les directives mettaient trois mois à nous parvenir et où on était assez indépendant dans nos décisions. 

Pour un ambassadeur en Turquie, Istanbul n’est qu’une ville entre autres. Nous avons, par exemple, beaucoup d’intérêts à Bursa où la France est le premier investisseur étranger. Nous avons une présence importante dans tout le pays qui fait que l’Ambassadeur doit être présent sur l’ensemble du territoire et ainsi beaucoup se déplacer dans toute la Turquie. Le Consul général est, lui, responsable seulement de sa propre circonscription. Ce sont deux fonctions toutes aussi passionnantes qui donnent une visibilité différente sur les affaires de nos deux pays. 

2- Pourriez-vous nous parler de la relation franco-turque depuis la période ottomane ? Depuis quand la France est-elle présente à Istanbul ? Comment cette relation a-t-elle évolué ?

La relation franco-turque remonte à il y a presque 500 ans. Ce n’est pas rien. Il n’y a pas beaucoup de pays avec lesquels nous avons des relations d’Etat à Etat aussi longues que celles que nous avons avec la Turquie. En 1535, mon premier prédécesseur arrive à la Sublime Porte et, par la suite, le roi français François 1er et le sultan ottoman Soliman le Magnifique signent un accord contre la puissance principale de l’Europe centrale, c’est-à-dire le Saint-Empire romain germanique. Depuis lors, il s’agit d’une relation très forte qui se base sur une alliance et non pas seulement sur le commerce et de simples contacts entre deux pays. Bien évidemment, il y a eu des hauts et des bas, mais nos relations bilatérales sont dans l’intérêt des deux pays et c’est pour cela qu’elles se poursuivent jusqu’à nos jours. La base est très solide et il faut toujours s’en rappeler. La longueur de nos relations nous permet alors de relativiser certaines crises diplomatiques que nous avons pu rencontrer dans les dernières années ; il s’agit de les considérer dans une période longue. Ces siècles de relations nous enseignent une chose : bien que nous ayons eu des différends, nous restons deux pays qui doivent s’entendre sur des problématiques communes parce que nous vivons dans le même environnement géographique. Bien sûr, les fondements de ce qui se passe dans le monde de nos jours, c’est l’histoire et la géographie. L’alliance entre la France et la Turquie est une réponse apportée aux enjeux présents sur le pourtour du bassin méditerranéen. Si on veut résoudre les problèmes actuels dans le monde, nous ne pouvons que le faire ensemble.

L’équipe de Crescendo avec S.E. l’ambassadeur de France en Turquie. DR.

3- Comment se manifeste la présence française à Istanbul actuellement ? Quel est son rayonnement ?

Je dirais que la présence formelle de la France à Istanbul est d’abord le Consulat général, Place Taksim. C’est là que vous venez demander vos papiers. C’est la présence officielle de la France. Après, vous avez ce Palais de France qui constitue d’une certaine manière le miroir de notre présence historique dans ce pays et qui nous permet évidemment, en organisant par exemple des événements comme le 8 mars, de projeter l’image d’une France qui accompagne la vie quotidienne des Turcs. Vous avez aussi bien sûr le lycée Pierre Loti : c’est un élément très important de notre présence. En formant les jeunes, nous contribuons à former en fait l’avenir de ce pays. Sur ce point, nous coopérons également avec les lycées labellisés ainsi qu’avec le lycée et l’université Galatasaray. Avoir une présence aussi importante, dans un secteur aussi important que l’éducation, est également une marque de soutien au développement de ce pays. 

Nous avons bien sûr également une présence économique. Ceci se manifeste par la présence de plus de 450 entreprises françaises qui font vivre presque 150.000 personnes, avec leurs familles. Nous parlons d’entreprises complètement intégrées dans le tissu économique turc. Pour montrer que nous sommes dans le XXIe siècle, nous avons également lancé l’initiative French Tech à Istanbul.
Donc, avec le Palais de France, nous avons  à la fois la représentation de la continuité de nos relations, tandis qu’avec le consulat et les entreprises nous avons le présent. Enfin, avec nos écoles et la FrenchTech, nous avons l’avenir de nos relations. 

4- Quels intérêts la France cherche-t-elle à protéger, acquérir et développer par cette présence ? Quels sont ceux de la Turquie ?

Les intérêts, je pense, se trouvent dans les domaines diplomatiques, éducatifs, et économiques. Chaque pays a ses intérêts à défendre, et dans l’époque dans laquelle on se trouve, ces intérêts doivent être défendus par la coopération, même si certains pensent toujours qu’on se trouve dans une époque où s’imposent les choses. Aujourd’hui, l’histoire de l’Europe après la Seconde Guerre Mondiale, c’est une histoire qui s’est bâtie par la coopération plutôt que par la guerre. On est désormais dans une autre configuration puisqu’on voit aujourd’hui qu’on est dans un monde de compétition, de concurrence, voire parfois un monde agressif. Mais le développement, la protection de la place de la France dans le monde, sont toujours des intérêts que l’on doit bâtir ensemble ; et la Turquie avec son potentiel géographique est un interlocuteur naturel pour la France sur tous les sujets que j’ai évoqués tout à l’heure. Parler avec la Turquie, avancer avec la Turquie sur un certain nombre de dossiers est important pour défendre les intérêts de la France : la dimension économique des relations franco-turques est en particulier un des piliers du dialogue entre les deux pays. Accompagner nos entreprises ici, mais également les entreprises turques qui voudraient aller en France, c’est un élément important de la défense de nos intérêts, mais c’est également l’intérêt de la Turquie : les entreprises françaises peuvent apporter un savoir-faire différent, qui servira à la Turquie au bout du compte. Je n’aime pas cette expression, mais elle est populaire, c’est une situation de “gagnant-gagnant”. La défense des intérêts ne peut se faire uniquement si on est en accord avec le pays dans lequel on se situe. Certes, il y a des rapports de force, mais la défense des intérêts ne s’effectue pas en imposant, elle passe par des accords, par la coopération. 

La Turquie est un acteur majeur dans la région, avec qui nous partageons un certain nombre de problématiques, y compris dans l’éducation : des jeunes comme vous qui comprennent notre système, le système français, les valeurs de la France, permettent à long terme d’avoir une vision différente du pays, notamment de ce qu’on voit aujourd’hui dans la presse, et c’est ça qui est important. Défendre ces intérêts, c’est aussi travailler pour l’avenir.

L’équipe de Crescendo avec S.E. l’ambassadeur de France en Turquie. DR.

5 Comment voyez-vous le futur de la présence française à Istanbul ?

Il y a eu la pandémie, des crises bilatérales, or on se rend compte que les fondements de la relation restent très forts. Au sujet des relations commerciales par exemple, quand on regarde les chiffres d’avant la pandémie, on s’aperçoit qu’on était alors autour de 17-18 milliards d’euros, et que l’on est tombé en 2020 à un peu plus de 14 milliards d’euros, ce qui est une chute peu importante par rapport à l’impact de la Covid. Cela veut dire que les fondamentaux sont forts, qu’ils ne s’écroulent pas. L’année dernière, on est parti avec des chiffres comparables à ceux d’avant la pandémie, et l’année prochaine, on sera certainement à des chiffres qui dépasseront ceux de 2019, même si avec la guerre en Ukraine, on n’est pas vraiment sûr de ce qu’il va se passer sur le plan économique. Tout cela est la preuve que les fondements de la relation franco-turque sont très solides. À chaque fois que l’on traverse une crise, qu’elle soit politique, sanitaire ou économique, on voit bien que l’on a des relations très fortes, et qu’elles vont le rester. 

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