Retour sur Terra Nostra 3 : le regard de Gilles Bœuf (Partie 3)

Dernière partie de l’entretien accordé par Gilles Bœuf, éminent biologiste marin et professeur français, jeudi 9 mai, à Crescendo, où se poursuit le dialogue autour des rencontres Terra Nostra, de l’éducation des filles et du rôle des femmes dans la société. Inspirant !

Chercheur biologiste, professeur d’université, Gilles Bœuf a également été président du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris parmi ses très nombreuses fonctions et activités.

Voici la dernière partie de son interview réalisée à deux voix.

[1ère partie à découvrir ici]
[2ème partie à découvrir ici]


Delphine Boulanger et Iris Brement : 
Nous voulons vous parler d’une initiative que nous avons menée avec des lycées francophones d’Istanbul et notamment le lycée français d’Ankara aussi, il y a environ un mois, le 3 avril 2024. Il s’agissait d’une demi-journée de rencontres, appelée Terra Nostra, dans la salle de l’Institut français d’Istanbul. En fait, c’était des sortes de représentations théâtralisées sur des sujets notamment environnementaux mais pas que. Par exemple, nous on a fait une petite pièce sur la violence envers les femmes. On a, bien sûr, parlé aussi de l’éducation et tout. Ces représentations ont mené à des débats successifs à la fin où tout le monde était amené à poser des questions. Et nous y avons répondu depuis la scène. 
C’était la troisième édition cette année, mais les deux premières étaient des débats en format table ronde, suivies d’interactions avec le public. Cette année, c’était différent, c’était théâtralisé avec, après, un débat avec le public lycéen. Donc c’était plus intéressant je trouve parce que Justine, une camarade de notre lycée, a travaillé par exemple sur la pollution marine et s’est déguisée en tortue. Elle a expliqué les problèmes rencontrés en tant que tortue.

Pour nous, sur le thème du féminisme, on a eu l’idée de représenter tous les stéréotypes sexistes, à partir du fait que les gens sont souvent classés dans la société selon des catégories, mis dans des boîtes. On a écrit les idées sexistes sur des papiers en les classant par catégories avec de vraies boîtes en carton et on les a lues, on les a utilisées de manière théâtralisée pour, à la fin, essayer de faire passer un message au public francophone lycéen dans la salle. On a travaillé sur tout ce qui est violence envers les femmes parce que c’était notre thème, mais lors du débat qui a suivi, on a traité de beaucoup d’autres sujets en rapport avec le féminisme. On a par exemple parlé des femmes qui n’étaient pas éduquées au même niveau que les garçons, au niveau des filières scientifiques, mathématiques, ingénierie… tout. 

Gilles Boeuf : 
Je vais vous donner un exemple sur les tsunamis. En 2015, au moment de la COP 21, il y a deux chiffres qui sortent des Nations Unies, qui sont terribles. Sous le seuil d’extrême pauvreté dans le monde, vous, les filles, vous êtes plus nombreuses que les garçons passé 25 ans. Il y a plus de femmes que d’hommes. Et sous le seuil d’extrême pauvreté, il y a 70% de femmes. Pourquoi ? C’est une bonne question. 
Et deuxièmement, je vais revenir sur l’éducation : face à des grands accidents climatiques ou d’ordre géologique, un tsunami, un volant qui crache, il y a plus de morts féminines que de morts de garçons. Parce qu’elles ne sont pas éduquées : quand arrive un tremblement de terre, les garçons, ils savent qu’il faut monter dans la montagne. Et les filles, elles vont au bord de la mer ramasser des crevettes. Alors que la vague géante va venir, tu vois. Ça, c’est super important, c’est une vraie question. 
Donc, éduquons les femmes. J’ai une photo que j’ai faite en Inde, à Bangalore, dans le plus grand lycée de femmes d’Inde. Elles me disaient, les filles : Gilles, vous nous lâchez à 18 heures dans la rue, on sera un gibier, on sera une proie dans la rue. 
Donc il faut élever les garçons aussi. Au Japon par exemple. On n’imagine pas, hein ? Quand je suis au Japon, jamais une femme japonaise n’est dans les coloques scientifiques, c’est que des hommes. Et quand j’arrive dans un labo japonais, toutes les jeunes filles, qui sont aussi douées que les garçons, portent mon cartable. Donc, il y a encore beaucoup, beaucoup d’éducation à faire dans un pays qui est pourtant développé. C’est incroyable : jamais de femmes mises en avant. Vous voyez que c’est du boulot. Pourquoi ? Parce que vous faites un peu moins de testostérone… La belle affaire !

Iris Brement et Delphine Boulanger :
Pour Terra Nostra, comme on l’a dit, nous avec Iris, on était oratrices sur le sujet du féminisme. Avec une autre fille du lycée francophone Saint Benoît, on a écrit le scénario. Après, on a répété, répété, et on a finalement joué devant le public francophone des rencontres. Parmi les sujets traités, il y avait le féminisme, la pollution, l’éducation et le manque d’éducation, et plein d’autres sujets en rapport avec les objectifs de développement durable de l’ONU. Et donc, il y a eu beaucoup de débats, d’échanges avec le public. Les élèves étaient très, très intéressés, ça on l’a vu. Il y avait en particulier des élèves qui n’étaient pas d’accord et ça je pense que c’est très intéressant de ne pas être d’accord et d’argumenter.
La majorité des élèves, autant de lycéennes que de lycéens francophones, ont bien participé en posant beaucoup de questions. Je m’attendais à beaucoup moins et j’étais impressionnée parce que d’habitude les élèves ont tendance à ne pas poser de questions, à juste écouter. Là j’étais surprise. Il a même fallu arrêter le débat parce qu’il y avait d’autres thématiques à voir et on était très cadrés en temps. Il y avait au total huit thématiques à voir et il fallait qu’on reste dans le timing.  

Gilles Boeuf :
Allez voir un site qui s’appelle Bioviv’Art : c’est un festival en France, qui se tient tous les ans à Perpignan, où à chaque intervention il y a un scientifique associé à un artiste. Alors, moi j’étais associé la première année avec une jeune femme qui a fait une pièce sur le glyphosate, sur le pesticides. Génial ! Vous irez voir, elle est absolument géniale. Après, cette année, j’étais associé à un funambule : c’est un garçon qui était grimpeur dans les gorges du Verdon, il tombe, il se casse les vertèbres cervicales, il ne peut plus faire de varappe et donc il devient funambule. Et, c’est le seul au monde ! On le voit souvent en Corse où il peut passer d’un bateau à un autre en déplacement sur un câble et en déclamant des discours que je lui ai écrit sur l’environnement. C’est magique ! Il faut mêler les deux, tu vois. Et ça, ça prend bien maintenant. Donc, plus vous arriverez à mêler Art et science, mieux ce sera. Moi, je n’ai pas vu les précédentes éditions, mais cette nouveauté là, je ne sais pas comment vous l’avez vécu vous en tant qu’élève de de théâtraliser, mais en termes de public, c’est très intéressant. 

Delphine Boulanger et Iris Brement :
La préparation aussi a été vraiment enrichissante. Maintenant, on a appris énormément de choses.

Gilles Boeuf :
C’est génial de balayer les objectifs du développement durable et de voir que ça va au-delà du climat, de pouvoir faire des liens entre les différents éléments, de parler du féminisme aussi. Parce que les femmes polluent pas plus que les hommes. Mais tu vois par exemple, nous au Muséum on a regardé : on a tué en 50 ans la moitié des girafes et la moitié des éléphants. Ce ne sont pas les femmes qui font ça. 
Demain, je serai à Izmir pour une conférence avec Zafer Kizilkaya qui est turc. C’est le monsieur qui a eu le prix Goldman l’année dernière, c’est un peu le « Prix Nobel pour l’Environnement ». Il a créé une réserve près de Gökova, et cette réserve s’appuie sur 70 femmes pêcheuses. Or, c’est un métier où il n’y a pas de femmes normalement. Il s’appuie sur elles, or beaucoup d’entre elles n’étaient pas éduquées : elles ne pouvaient pas lire ou écrire des fiches qu’on leur donnait pour documenter le tout début de l’arrivée des espèces invasives. Mais, il leur disait : voilà, vous avez des représentations, des images des formes de poissons ou d’animaux, et je voudrais savoir si vous, vous les avez vues lorsque vous pêchez. C’est comme ça qu’il a réussi petit à petit à cartographier l’arrivée des aliens. Et donc, ce sont ces femmes-là qui ont permis la création de cette réserve qui aujourd’hui est soutenue par le PNUD des Nations Unies, par la FAO. C’est un très bel exemple, c’est super, super intéressant. 

Iris Brement et Delphine Boulanger :
Pour Terra Nostra, il y avait aussi un modérateur et une modératrice qui étaient issus de l’atelier théâtre et du PLMUN. Ils étaient là pour gérer le débat, gérer le temps, gérer la parole, et voilà. 

Gilles Boeuf :
Bah, recommencez ! Par exemple, au lycée français de Valence, il y a quelques années, en 2019, on a fait la COPVAL, une COP climat avec des gamins, et on avait invité tous les lycées français des deux rives de la Méditerranée. Il y avait Beyrouth, il y avait Le Caire. C’était chouette.


Merci en tous les cas. Bougez aussi, bougez les filles !


(1ère partie à découvrir ici)
(2ème partie à découvrir ici)

Delphine Boulanger
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