Battre encore ou le ravissement par l’Art

Le jeudi 13 octobre 2022, “la Troupe Nomade” et les membres du club “Les Impatient.e.s” se sont rendus au théâtre Das Das pour répondre à l’invitation de l’Institut Français d’Istanbul et d’assister à la représentation d’une pièce de théâtre intitulée Battre encore

C’est une pièce de théâtre créée par la Compagnie la Mue/tte avec pour seules protagonistes, trois femmes. La pièce est muette, avec des actes définis par des voix racontant l’histoire. Les scènes sont jouées avec du chant, de la musique, des gestes…et des marionnettes ! 


« C’est l’histoire de trois sœurs… »

La pièce nous conte le terrible destin de trois sœurs surprotégées par leur père, habitant dans un pays dominé par un ogre collectionneur de papillons. Celui-ci avait pour habitude de choisir des femmes à dévorer lors de ses somptueux bals. Les trois jeunes filles eurent le malheur d’y être invitées, et les voilà en train de danser avec des hommes forçant leur intimité.  

C’est l’histoire de trois sœurs, qui ont refusé de danser. L’histoire de trois papillons qui se sont retrouvés les ailes arrachées et le corps brisé. 


Une œuvre féministe

Les trois jeunes femmes de l’histoire ne sortent pas de nulle part. Elles représentent chacune les tristement célèbres sœurs résistantes Mirabal, surnommé les « Mariposas », assassinées par le dictateur dominicain Trujillo en 1960. Trois héroïnes martyres. Le 25 novembre, jour de leur mort, fut proclamé « Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes ».

 Battre encore s’inspire librement de leur histoire, et dénonce les violences faites aux femmes. La pièce interroge cette domination masculine, encore présente aujourd’hui. C’est par des scènes de violence, par des musiques, par une expression corporelle remarquable, que l’on nous passe ce message : « Ce n’est pas fini, la violence est toujours là, il faut se battre, encore ».


L’anti-conte de fées

L’histoire peut être catégorisée de « conte » si l’on prend en compte l’ogre, le bal, les trois sœurs et les décors. En partant de ce principe, la pièce arbore le côté sombre des contes de fées. Être invité à un bal, danser avec des jeunes hommes, des princes, tomber amoureuse…Le modèle du conte est repris ici, mais le monde où tout est rose et joyeux n’est plus, ici s’impose la réalité. C’est « l’anti-conte de fées ».

La pièce parle de violence sexuelle, physique, voir même mentale. Ce n’est certainement pas un spectacle féerique. Une réalité théâtralisée, mais qui n’en reste pas moins terriblement vraie. 


Presque vivant…

Les hommes de cette pièce, soit : l’homme papillon, ses sbires, les amants et le père des trois jeunes femmes, sont tous des marionnettes. Cela donne une liberté pour l’expression corporelle.  Il faut le dire, c’est terriblement bien fait ! Les marionnettes prennent vie sur scène, on croirait qu’elles respirent ! C’est d’autant plus terrifiant : le visage des marionnettes reste de glace, sans l’ombre d’une émotion.

L’homme papillon: un ogre, un monstre, un tueur. Une marionnette vivante représentant Trujillo. Il écrase par sa seule présence les trois sœurs. Il s’impose tel un roi sur son trône, jette un regard dédaigneux et cruel à ce qui ce trouve sous son imposante carrure: les femmes. 

La pièce combat le patriarcat de façon poétique, mais sans accuser tous les hommes de la Terre. Il faut souligner que ce n’est pas une pièce haineuse envers le masculin. Mais envers l’homme cruel, toxique, l’homme du mal. Pour preuve, le peuple qui se lève à la fin pour crier vengeance, est mixte. Il y a aussi la figure du père aimant et des amants imaginés selon les goûts de chaque sœur. 


Un monde poétique

Dès la première scène, on nous plonge dans un monde qui n’est pas réel. Une scène marquante dès le début de la pièce : trois nourrissons à tête de roses, un père, et une musique douce et mystérieuse. La pièce est remplie de métaphores en tout genre, d’allusion, de décors à l’allure fantaisiste, et beaucoup de fleurs. 

Les décors parfois très simples, très sombres, donnent ce sentiment d’angoisse mais aussi d’engouement pour l’histoire. On veut savoir ce qu’il se passe, on en demande encore ! La pièce a beau être muette, elle n’en est pas moins intéressante. On se sent plongé dans un autre monde, et en sortant de la salle, on a perdu la notion du temps. 

Des ombres chinoises viennent de temps en temps nous communiquer des sentiments. D’une femme qui crie, à un peuple qui crie vengeance, c’est un jeu d’ombres empli de poésie et de sens.

Les musiques sont marquantes. Plus on avance dans l’histoire, plus elles deviennent sombres et inquiétantes. Au début, c’est doux, c’est mystérieux. Et puis on passe à de la musique joyeuse et dansante. Puis tout devient plus inquiétant, quand une même musique, avec toujours le même rythme, vient déposer une tension palpable dans la salle. Ce n’est plus une danse, c’est un supplice. Une danse infernale. On retrouve à la fin de la pièce des voix de femmes chantant un air triste et angoissant. Cet air, on le retrouve au début de l’histoire. Les trois sœurs chantent avec leur père et un violoncelle. Or, l’air est joyeux et insouciant, ce qui change à la fin de la pièce. La mélodie devient lourde, pesante et inquiétante. Les hommes ont emmené avec eux l’insouciance et l’innocence de ces trois sœurs. 

Ce sont des cris silencieux, un supplice qu’endure encore bien trop de femmes dans le monde, une blessure béante que l’on nous expose. Une poésie cruelle, terrifiante. Un esprit d’insouciance soudainement jeté dans une réalité atroce. C’est un peuple d’ombres qui crie au crime, ce sont trois sœurs martyres, ce sont trois papillons brisés, ce sont trois femmes. 

Une pièce de théâtre marquante, au sujet malheureusement d’actualité. 


Distribution

Mise en scène : Delphine Bardot et Pierre Tual
Dramaturgie : Delphine Bardot, Pierre Tual et Pauline Thimonnier
Texte : Pauline Thimonnier
Création musicale : Santiago Moreno
Interprétation : Delphine Bardot, Bernadette Ladener et Amélie Patard
Conception lumière : Joël Fabing
Création lumière et régie : Charline Dereims
Costumes : Daniel Trento
Marionnettes, ombres et objets animés : Delphine Bardot, Lucie Cunningham et Santiago Moreno
Scénographie – conception : Delphine Bardot et Daniel Trento
Scénographie – réalisation : Daniel Trento, Carole Nobiron et Émeline Thierion
Production & Diffusion : Claire Girod
Assistanat de Production : Aurélie Burgun
Communication : Sandrine Hernandez

Illustration de couverture de Aleyna Hagrave
Article mis en page par Arif Kılınç

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