Street art, transformer des murs en miroirs

Généralement, les élèves du lycée Pierre Loti apprécient le programme d’art plastique et de musique de leur année de 4e. En musique, un des projets est d’écrire une chanson rap et en art plastique, c’est de faire du street art. Ce programme peu classique est très intéressant pour nous car nous avons toujours cru que le rap et le street art n’étaient pas réellement considérés comme de l’art, car le message de l’artiste est transmis d’une manière considérée par certains comme triviale. Lorsqu’on nous a dit que c’était de l’art et qu’il y avait un grand intérêt à l’étudier, nous étions bouleversées. Aujourd’hui, deux ans plus tard, lorsque je voyage, j’essaie de repérer le street art, le reflet sincère des sociétés. Que vaut un voyage s’il ne permet l’immersion dans des cultures différentes ? 

Le street art est aussi ancien que le genre humain. Cette forme d’art telle que nous la connaissons apparaît au XXe siècle aux États-Unis avec les graffitis. Cependant, cette idée de dessiner sur des murs date de la préhistoire. Les grottes sont des murs naturels, nous pouvons penser à la Grotte de Lascaux. L’être humain, depuis toujours, a voulu avoir une trace écrite de son existence pour les générations qui suivent mais également pour ses contemporains. Les murs, des espaces publics, sont donc très efficaces pour communiquer et montrer son existence puisque l’espèce humaine est ancrée dans le temps, ce qui la rend mortelle, limitée. Pour échapper à cet abysse de sentiments, l’homme doit marquer sur la Terre une preuve de son existence. Une expression turque “Söz uçar, yazı kalır” ce qui se traduit par “La parole s’envole, l’écriture reste” montre à quel point nous avons besoin de marquer notre existence. 

Au XXe siècle, les murs de New York se sont progressivement couverts de graffitis. Le street art est un art visuel, sa forme d’origine est le graffiti. Cependant, il faut distinguer les deux car deux différences majeures les séparent. Le street art est visuel, contrairement aux graffitis qui sont le plus souvent des mots ou des lettres. En plus, la perception publique des deux est très différente puisque le street art est généralement légal tandis que les graffitis sont considérés plus comme du vandalisme que de l’art. Aujourd’hui, le street art cherche soit à transmettre un message sur la société dans laquelle l’artiste vit soit à apporter une esthétique au monde qui se “bétonise”.

Photos prises par Defne D. Aydın

Des gravures et des inscriptions sur des murs ont toujours existé. Cependant, le XXe siècle marque la naissance du street art tel que nous le connaissons de nos jours. Le street art a permis aux archéologues de comprendre l’évolution des mentalités avec les sociétés au cours de l’histoire. Des fouilles archéologiques à Pompéi ont recouvert plus de 11 000 graffitis. Pendant l’antiquité, les graffitis portaient sur l’amour, la politique, la vie quotidienne ou encore des pensées personnelles… Certains visaient à promouvoir un magasin, d’autres à critiquer certains groupes de personnes. Nous pouvons considérer ces graffitis comme des publications primitives de réseaux sociaux. De plus, les graffitis peuvent permettre aux archéologues de déduire le niveau de littératie de l’époque en analysant ces inscriptions. Aujourd’hui, les graffitis ont un poids plus important avec leurs messages sociopolitiques. Nous remarquons, en effet, une évolution des moyens de communication. Avec le mouvement du futurisme, le street art est devenu populaire au sein des artistes qui décorent aujourd’hui les espaces publics avec leurs idées. 

Pendant les années 1960, les murs des espaces urbains des États-Unis se sont couverts de graffitis, le produit de l’art et du vandalisme. Deux artistes en particulier, Cornbread et Cool Era sont considérés comme les fondateurs du graffiti moderne. Ils sont connus pour le “bombing”qui consiste à peindre de nombreuses surfaces dans une zone donnée (dans leur cas la Philadelphie) et ont déclenché ce mouvement qui s’est propagé dans les villes américaines.  

Ensuite, d’autres artistes comme Keith Haring et Jean Michel Basquiat ont transformé ce mouvement en un art plus visuel dans les années 1970. Leurs travaux n’étaient plus seulement pour affirmer leur présence. Les artistes voulaient transmettre clairement un message spécifique au public. Par exemple, certains travaux de Keith Haring sensibilisent le peuple américain au SIDA. Au XXIe siècle, des artistes militants comme Banksy ont gagné en notoriété avec la popularisation du street art à la fin du XXe siècle. Aujourd’hui, le street art est une forme d’art reconnue internationalement et attirant des collectionneurs du monde entier. Cette forme d’art a donc élargi notre définition de l’art en multipliant les moyens d’expression. 

En revanche, le street art et le graffiti plus précisément représentent toujours un dilemme entre art et vandalisme. Des œuvres précieuses sont parfois repeintes. Récemment, un homme déguisé en femme âgée a attaqué la Joconde avec un gâteau. L’œuvre n’a pas été endommagée. Cependant, des œuvres du street art parfois aussi impressionnantes que la Joconde sont repeintes chaque jour par le gouvernement puisque le vandalisme est un crime ou par d’autres artistes. Nous pouvons ainsi comprendre les origines de certaines ambiguïtés sur les droits d’auteur.  Aujourd’hui, les droits d’auteur sont un problème fréquent au sein des artistes urbains. Par exemple, des œuvres de Banksy sont commercialisées sans son autorisation et il est difficile pour cet artiste anonyme de protéger son œuvre. Ce qui est ironique est le fait que dans les années 1960, le street art permettait également d’exprimer le mécontentement sur le pouvoir de la commercialisation.

Photos prises par Defne D. Aydın

Malgré les désaccords entre les artistes et la loi, cela n’empêche pas le street art. Des festivals dits muraux où des artistes font du street art sur un espace public loué, donc du street art légal, sont organisés. Par exemple, le festival d’art urbain de Laon en France a invité seize artistes urbains internationaux à peindre quatorze fresques murales monumentales ou Mural Istanbul qui a permis aux artistes locaux et internationaux d’appliquer leur travail sur les côtés des bâtiments partout à Kadıköy. Les artistes individuels peuvent également louer un espace ou prendre des autorisations pour réaliser leurs œuvres sans avoir recours au vandalisme. Par exemple, dans la série Dawson’s Creek, l’un des personnages loue un mur pour qu’une amie puisse peindre une murale.  

Le street art est aussi un outil d’analyse des sociétés. Dans le futur, si le changement climatique n’apporte pas l’extinction de l’espèce humaine, les archéologues observeront nos graffitis et auront une idée de l’organisation de notre société: le nombre de street art se multipliant chaque année.

Plus encore, le street art change l’environnement dans lequel il éclot. Son objectif diffère aussi, qu’il porte sur la sensibilisation sur un sujet d’actualité ou sur la  lutte contre la pollution visuelle des espaces urbains. Cette forme d’art, présente dans les espaces publics, est destinée -chose particulière-  à tout le monde, à tous les passants. Un graffiti nous a tous fait rire au moins une fois dans la vie. Une murale a captivé notre attention au moins une fois. Le street art est donc très puissant. Il diffère selon les pays, les villes et les quartiers. Il représente et reflète la société de cet environnement et vise à l’améliorer. Le mur qu’un artiste va peindre est le miroir que la société regarde. Cette caractéristique de cette forme d’art la rend percutante. Un des exemples les plus émouvants qui illustre cette idée n’est autre que les graffitis sur le mur de Berlin, premier exemple de “border-art” et  symbole à la fois de la liberté et de la guerre froide.  Il fut  l’une des plus grandes toiles du monde: la ville est depuis considérée membre des Villes du Design de l’UNESCO

Le street art est le patrimoine, l’héritage honnête de l’être humain pour les générations suivantes. Je vous conseille de vous y intéresser au street art lors de vos balades ou de vos voyages, d’être à l’écoute et de déceler les caractéristiques uniques du lieu que vous visitez. Peut-être y verrez-vous un point commun, une partie de vous dans ces miroirs.  

Article mis en page par Eren Köseoğlu

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