« Avec les pauvres toujours – malgré leurs erreurs, malgré leurs fautes, malgré leurs crimes ! »
Tel était le combat de Caroline Rémy, dite Séverine, dans le Paris du 19e siècle. C’est alors le Paris de Zola, le Paris de l’affaire Dreyfus, mais c’est aussi un Paris violenté, un Paris misérable et déchiré. Journaliste, libertaire, militante, engagée et féministe, Séverine est une icône du pouvoir de la femme.

C’est le 27 avril 1855 que Caroline Rémy voit le jour. Jeune femme parisienne, elle est mariée de force à l’âge de 16 ans. Elle se sépare rapidement et commence alors sa véritable vie.
Séverine fait la connaissance de Jules Vallès en 1879 : c’est le coup de foudre. Une amitié et une entente profonde les lie immédiatement. Jules Vallès est journaliste, écrivain et homme politique. Vallès perçoit le potentiel de la jeune femme. Ainsi, Séverine devient la disciple de ce dernier. A ses côtés, Séverine va apprendre l’art du journalisme et va s’initier au socialisme.

Seulement, le père de Séverine est épouvanté à l’idée que sa fille s’initie au journalisme. Séverine, désespérée, rédigera une lettre d’adieu et essayera de se tuer. Heureusement, la balle manque le cœur et la jeune femme survit. Le message adressé à la famille fut clair : la famille n’essaiera plus jamais de s’immiscer dans l’avenir de leur fille.
Vallès et Séverine relancent le journal nommée « Le cri du peuple » parlant du peuple, pour le peuple. Séverine devient alors la première femme à diriger un grand quotidien.

Le Paris que côtoie Séverine est violent et déchainé. C’est un Paris à l’image très misérable tout autant que luxueuse. Des femmes comme Séverine prennent la plume et mettent leurs mots au service des plus pauvres. Séverine est une figure du mouvement révolutionnaire de l’époque. Elle s’engage dans de très nombreuses causes : elle sera dreyfusarde dans l’affaire Dreyfus de 1894. C’est une femme née pour écrire qui, dès qu’une cause lui semble juste, se jette dans la mêlée.
Ces premiers articles sont signés sous le nom de « Séverin », puis, trouvant le courage, elle signera « Séverine », dévoilant ainsi sa féminité. Séverine se distingue de la foule, car c’est une femme reporter. Elle pratique du journalisme de terrain, se rend sur les lieux et va au bout du métier de journalisme. Elle montre ainsi que les femmes sont capables de faire comme les hommes. Elle invente également un nouveau genre : le journalisme d’identification. Séverine est la première personne en France à se mettre à la place du sujet dont elle écrit l’histoire.
En 1885, Jules Vallès, personne d’une importance incontestable dans la vie de la jeune femme, meurt non sans lui avoir transmis sa flamme de la justice. Séverine prend alors la relève et devient la première femme dirigeant seule un journal. Mais en 1888, à cause de conflits avec certains rédacteurs, elle quitte Le cri du peuple. Cela marque un tout nouveau départ pour Séverine, qui n’en sera que meilleure. Oui, la jeune femme n’en restera pas là. Elle enchaîne le travail dans différents journaux et publie des centaines d’articles. Elle devient un réel phénomène dans la capitale. La société la lie ardemment. Elle adopte plusieurs pseudonymes au fil des années et selon le journal pour lequel elle travail : Arthur Vingtras, Jacqueline, Séverin et d’autres… C’est un oiseau qui vole d’un coin à un autre, impossible à attraper. Elle file comme le vent et écrit dès qu’elle le peut. Toute sa vie, Séverine fut inarrêtable.

Le féminisme et Séverine
« Nous sommes les femmes, les tristes femmes du peuple, pour qui tout est deuil et misère »
« De Profundis clamavi ad te » Pages Rouges, 1893
Dans ses articles, Séverine se bat pour le droit des femmes. Le divorce, le droit de vote, l’avortement… Elle écrit, pour un temps, dans le journal féministe de son amie Marguerite Durand, « La Fronde », journal entièrement dirigé par des femmes !
Séverine s’engage pour de nombreuses causes. C’est une course effrénée contre l’injustice et les inégalités. La jeune femme prend particulièrement le parti des femmes ouvrières, oubliées, jetées, tels des rebuts de la société, ces femmes dont on ne veut pas ou qu’il ne faut pas montrer.
« Sinon, à treize ans, quelque contremaître nous viole en un coin de fabrique ; à quatorze ans, nous avons un enfant ; à seize ans, de gré ou de force, la police nous empoigne et nous inscrit – chair à plaisir, (chair à travail, vouée à tous les mépris, à toutes les ordures, toutes les infirmités !) »
Carnet Rouges
Séverine fait sortir ces femmes du silence, crie en leur nom, rappelant le nom de son premier journal « Le cri du peuple ». Elle se débat malgré les vagues de colère qui menacent de l’engloutir. Son indépendance est difficile, mais aussi belle et courageuse. Séverine sort toujours la tête des flots, et nage à contre-courant sans jamais abandonner.

L’avortement : une cause méritant la bataille
« Avant, il y a une femme-et rien qu’une femme, vous m’entendez bien ! Cela est si juste qu’en cas d’accouchement difficile, les médecins n’hésitent pas : ils sauvent la mère et laissent l’enfant dans le néant ! On les étonnerait rudement, ceux-là, en les traitant d’avorteurs ! »
L’avortement, Journal Gil Blas
Séverine se bat pour le droit à l’avortement. Droit incontestable de toute femme, l’un des plus grands tabous de la société de l’époque. Elle ne verra malheureusement pas le fruit de ses efforts et de tant d’autres femmes, l’avortement ayant été légalisé en France en 1975. Mais elle défendra la cause avec ardeur !
La journaliste n’hésite pas à accuser et à pointer du doigt les coupables malgré les menaces.. Elle n’a pas peur; ce qu’elle recherche, c’est la justice et la vérité.
« Puis, après tout, je le répète, elles risquent leur vie, celles qui refusent la maternité accrochée à leurs entrailles – et le danger anoblit les pires actions »
L’avortement, Gil Blas
Le droit de vote : les femmes aussi !
C’est l’une des plus longues et anciennes batailles menées par les femmes : le droit de vote. Séverine a, bien entendu, défendu la cause ! A partir de 1906, elle publie de manière hebdomadaire des messages pour le droit de vote dans Nos Loisirs.
Militant pour le droit de vote, elle participe aux manifestations des Suffragettes et organise également, avec Marguerite Durand, une manifestation des Suffragettes en 1905. Cette marche rassembla près de 6000 femmes dans Paris. En 1914, Séverine mène une deuxième manifestation avec 2400 personnes.
« Cet ignorant qui ne sait ni lire, ni écrire, si incapable de distinguer sa droite de sa gauche qu’au régiment ses chefs feront garnir différemment ses deux sabots, et que les mouvements s’exécuteront au commandement : « Paille ! Foin !… Paille ! Foin ! » cet ignorant est électeur. Ce butor qui assomme ses chevaux à coups de fouet, sans discernement, sans pitié, sans même le souci de son intérêt ; qui distribue à tort et à travers l’injustice et la souffrance, ce butor est électeur… Ce pochard qui ne désemplit pas, de l’aube au crépuscule et du soir au matin, ce semblant d’homme, aviné, hoqueteux, baveux, ayant laissé sa raison au fond du premier verre, tellement il est intoxiqué, tantôt ricochant d’un mur à l’autre et tantôt vautré dans ses déjections, ce pochard est électeur… Électeur encore, ce fainéant qui se fait nourrir par sa femme, et cet apache qui vit de la fille ; électeur : ce gâteux qui s’usa les moelles en de sales noces ; électeur : ce demi-fou et ce fou prétendu guéri. Électeur enfin l’imbécile, maître du monde ! Mais la femme, réputée inférieure à tous ceux-là, n’a d’emploi que comme contribuable ; qu’un devoir : celui de payer ; qu’un droit : celui de se taire. »
Commentaire de Séverine sur la loi électorale interdisant les femmes à entrer au Parlement, 1910.
Justicière toujours
Séverine meurt le 24 avril 1929, à l’âge de 73 ans. Près de deux mille personnes assistent à son enterrement. C’est une femme à avoir vécu de sa profession, à avoir protégé son indépendance coûte que coûte, et a avoir été la voix de toute les injustices. Séverine consacra sa vie à la bataille contre la société et ses lois fermées. Son combat, ou plutôt, ses combats, sont malheureusement toujours d’actualité dans certains lieux du monde. Mais le cri de Séverine est une flamme qui ne s’éteindra jamais.
A la mémoire de Séverine
Illustration de couverture de Alize Karaman
Mise en page par Arif Kilinç
Pour aller plus loin :
L’avortement, Gil Blas : Avortement
Notes d’une frondeuse : Notes
Line, autobiographie de Séverine : Autobiographie
Podcast Séverine, une journaliste debout : Podcast

