Délire à deux, une représentation à trois pour un public délirant ! 

Le matin du mardi 10 octobre, l’Institut français d’Istanbul a une nouvelle fois ouvert ses portes aux lycéens de Pierre Loti, élèves de seconde auxquels se sont associés les élèves de première ayant choisi la spécialité HLP ainsi que les membres de la troupe Nomade. Ils y ont assisté à une pièce du théâtre de l’absurde, Délire à deux… à tant qu’on veut. Bien que nous ne fussions pas en avance, les comédiens nous ont  attendus patiemment et nous leur en sommes toujours reconnaissants ! 

A l’origine, cette œuvre a été écrite en 1962 par Eugène Ionesco (1909-1994) après que l’écrivain a vécu la majorité de sa vie dans un environnement post-guerre en Europe. Dans nos échanges après la pièce, l’un des comédiens a précisé que cette pièce n’est pas la plus connue de Ionesco malgré l’intérêt qu’elle présente.

Mais c’est en tout cas là que l’aventure de la compagnie ThéâtrINO commence : la rencontre entre le trio de comédiens Hélène Köroglu, Lionel Bansard et Virgile Mangiavillano et un texte lu, puis relu… Avec leur metteur en scène, Doğa Nalbantoğlu, les trois comédiens montent ensemble un spectacle, non sans patience et à petites touches. Ils revisitent le théâtre de l’absurde, y rajoutant chacune, chacun leur grain de folie et leur énergie envoûtante. Plus tard, la talentueuse comédienne Anne Knosp rejoint cette joyeuse troupe et remplace Hélène Köroglu pendant certains spectacles. 

Privilégié.es, nous l’étions sans l’ombre d’un doute, non seulement de rentrer dans l’intimité de ce couple mué en trio -délire oblige !- mais d’assister à une pièce de théâtre jouée en juillet de cette même année au festival Off Avignon, sanctuaire où des centaines de comédiens, de dramaturges, de metteur en scène et de techniciens du théâtre se sont retrouvés pour y donner le meilleur de soi, année après année depuis 1966. 

L’intrigue est simple en apparence : c’est l’histoire d’une femme qui a quitté son mari pour un amant avec lequel elle vit depuis 17 ans. Elle répète sans cesse qu’elle n’aurait pas dû quitter son mari, ce que son amant récuse. La guerre éclate à l’extérieur et les bloque dans l’appartement, les empêche de sortir, les oblige à bouger. Et quand ils ne se « protègent » pas de la guerre, ils retombent dans leur dispute. Cette dynamique nous fait lentement comprendre que le couple a besoin d’avoir peur, d’affronter un danger extérieur pour se tolérer. Le titre de l’œuvre nous amène à supposer que les bombardements et la guerre font partie du délire, un mécanisme de défense qui protège la relation en détournant l’attention des individus de leur couple. 

Évidemment, cette problématique est applicable à chaque couple qui vit ensemble. Ceci est démontré par le fait que la pièce avec 2 rôles, a été jouée par 3 acteurs et peut l’être par davantage ; le titre original de la pièce étant en réalité Délire à deux… ou à tant qu’on veut. En faisant ce choix, le metteur en scène nous montre que les paroles sont interchangeables et qu’elles ne sont pas forcément prononcées par un personnage appartenant à un sexe déterminé. La metteure en scène a voulu remettre en question les modèles que nous avons en société et les rôles de genre et d’identité.

Infographie Necmi Köroğlu. DR.

La pièce commence avec 3 comédiens aux visages maquillés en  blanc qui entrent en scène côté jardin, la démarche  funèbre et un fond de projection de films de guerre. Bien sûr, on riait tous quand les acteurs ont commencé à pousser des grondements inattendus, grondements qui ont évolué en paroles de la célèbre chanson « Alexandrie, Alexandra ». Puis, un chaos de diverses autres paroles et finalement, une fin abrupte à ce tumulte. 

La prochaine scène avait de quoi nous faire réfléchir avec la fameuse problématique : La tortue et le limaçon, est-ce le même animal ? Cette question était suffisante pour activer la crise qui ne quittera plus les personnages. S’ensuivent d’’innombrables scènes de disputes absurdes entre deux rôles ; la femme et l’homme (joués par deux comédiens masculins et une comédienne femme), entrecoupées de trêves imposées par les combats à l’extérieur. 

Nous serions sortis de la pièce confus, bouleversés et la tête pleine à craquer de questions si les talentueux et très généreux comédiens n’avaient pas pris le temps de répondre à toutes nos questions dans un bord de scène qui a suivi la pièce. Ils nous ont parlé de leurs choix, de leur lecture de leurs rôles respectifs et ont même cherché à répondre à la question qui a lancé le débat : “la tortue et le limaçon, est-ce le même animal ?” 

Pièce et rencontre inoubliables ! Nous souhaitons à ce quintuor tout le succès qu’il mérite dans cette aventure où ils embarquent guidé.es par leur créativité et par leur sens de l’humour. Notre seul regret demeure de ne pas avoir vu Hélène Köroglu jouer sur scène, consolé.es par sa brève apparition dans une projection. 

En attendant avec impatience de découvrir la nouvelle création de ThéâtrINO à Istanbul (Affiche ci-dessus : suivez-les sur Insta), les élèves de Pierre Loti ont hâte de voir ce que l’Institut Français d’Istanbul leur réserve la prochaine fois !

Mise en page par Tülin Toz

Anouk Winter
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