Un professeur, un poète, un enfant de la montagne…

L’idée c’est de saisir pleinement, sensoriellement la fuite du temps, d’être dans le temps, de ne pas y échapper. Mais, d’essayer de donner sens, de comprendre un tout petit peu. Si la fuite du temps était comparée à une rivière, le flux de l’eau, l’idée ce n’est pas de sortir de la rivière pour la regarder tranquillement sur la rive, c’est d’aller se mettre au milieu de l’eau et de la sentir sur tout son corps, et de se dire : “J’ai pas peur d’être emporté.” 

Mes camarades, Deniz Demirer, Kaan Özkan, Zeliha Aktepe, Ozan Godon et moi-même Şerife Vernier,  avons voulu faire une interview avec M. Coudray, professeur de lettres  dans notre lycée, formateur mais aussi et surtout poète. Parmi ses recueils de poèmes, nous retrouvons Une montagne ou encore son nouveau recueil Ça veut dire quoi partir. Nous lui avons donc posé plusieurs questions portant sur ses poèmes afin de plonger dans son univers créatif. 

Depuis quand écrivez-vous des poèmes ? Qu’est-ce qui vous a mené à la poésie ?
J’ai dans mes souvenirs de primaire des cahiers des poésies. J’avais déjà un goût certain pour l’écriture, la création. A un moment donné, une étape qui est une deuxième naissance de l’écriture, le moment où je décide de faire lire mes textes à des éditeurs, à des revuistes, où j’accepte le point de vue critique de lecteur professionnel. Je décide de ne plus écrire simplement pour moi. Et symboliquement pour moi, à ce moment-là, j’ai détruit beaucoup de textes que je n’avais écrit que pour moi, comme si j’avais besoin de me débarrasser, de me dire : “Je passe à autre chose, et maintenant ça je l’écris pour moi, ça me fait du bien. Mais, ça n’a pas de valeur pour les autres.” 

Comment définiriez-vous la valeur d’un texte ?
Les textes ont des valeurs objectives et subjectives. Quand je dis la valeur, c’est à la fois une valeur technique : un projet qui est suffisamment abouti pour qu’il vaille la peine d’être publié. Et puis, c’est une valeur totalement subjective : l’expérience partagée à travers l’écriture peut valoir la peine d’être partagée, parce que j’ai quelque chose à dire, dont un inconnu va pouvoir se saisir, et que ce que j’ai à dire va pouvoir l’aider à vivre. 

Comment décririez-vous vos œuvres ? 
Le fil directeur de mon travail se nourrit de mon expérience de vie. C’est une interrogation existentielle qui est liée à ma propre expérience de vie, et donc au cœur de tout ça, il y a évidemment la fuite du temps et la peur de mourir. Essayer d’explorer le mystère d’être là, et pour moi la réponse c’est d’avoir les mots qui me guident et de traverser des images, de trouver ce chant, cette voix qui va se mettre à chanter pour essayer de comprendre. Chaque texte apporte une réponse qui est fragile, qui est provisoire, qui est toujours insuffisante. Et c’est la raison pour laquelle on recommence.

UNE MONTAGNE 
C’est une montagne intérieure. Parce que je suis un enfant de la montagne. Et c’est comment ces paysages de l’enfance, des paysages extrêmement puissants, me constituent dans ce que je suis aujourd’hui et comment tout en me déplaçant d’abord en France, allant à Paris, puis en Asie, en Amérique latine, arrivant enfin en Turquie, comment c’est un paysage à l’intérieur de moi. Mais en interrogeant ces paysages, j’interroge aussi l’avenir.

ÇA VEUT DIRE QUOI PARTIR
J’interroge de maniere beaucoup plus frontale l’expérience de la mort, puisque je l’ai écrit suite au suicide de mon frère. Ce livre s’inscrit dans le fil d’une réflexion sur la question : “Qu’est ce que je fais là ?” et je pense que c’est partageable. C’est une expérience éminemment intime, mais en même temps je ne pense pas qu’il y ait besoin d’avoir une des personnes les plus proches au monde qui disparaît de manière tragique pour pouvoir traverser ce questionnement. Et je pense que l’intime, là, devient une forme universelle. 

Y a-t-il un auteur qui vous a inspiré ?
Jacques Réda, un auteur français très âgé, est le premier sans doute qui a compté dans ma bascule de l’écriture pour moi à l’écriture partagée. Quand j’ai lu ses trois recueils, je ne sais pas pourquoi, mais ils m’ont fait comprendre que moi j’avais quelque chose à dire, et que je pouvais aussi partager une certaine expérience de vie, un certain questionnement sur la vie avec les autres.
Puis, Yves Bonnefoy, -je ne vais pas être objectif- est le plus grand poète du 20ème siècle en France. Dès que j’ouvre un livre de lui, il y a une espèce d’évidence, c’est un auteur qui me parle à chaque ligne, il n’y a rien à enlever. Je lis et je me dis : “Bah oui, c’est ça l’art. C’est ça la poésie…” Et je lui ai envoyé Une montagne, et il m’a répondu sincèrement, il m’a donné des conseils. Et je pense que depuis ce jour-là, je me suis senti pleinement légitime dans mon travail d’auteur.
Et si je peux n’en retenir que trois, le troisième serait Richard Rognet, qui est un autre grand monsieur, il a eu 80 ans il y a 15 jours, c’est un vieux monsieur, un auteur très connu, qui a beaucoup de livres dans les grandes maisons d’édition, et à qui j’ai envoyé mes manuscrits, qui m’a répondu et aujourd’hui c’est un ami. Et c’est lui qui a fait la préface de mon dernier livre, et là encore, c’est une espèce de filiation, de se dire, le maître qui est devenu un ami, qui me donne la main pour accompagner mon travail.

Dans votre mise en page, il y a beaucoup d’espaces, et le flux de vos poèmes n’est pas très démarqué, y a-t-il un sens à ça ?
La forme, pour moi en tout cas, ne préexiste pas au projet, c’est petit à petit le projet qui va imposer la forme.
Dans Une montagne, j’ai des vers qui sont coupés par du blanc. Pour moi ce blanc est une valeur rythmique, musicale, la transposition graphique du rythme de ma respiration, le rythme de cette parole qui s’inscrit dans le paysage qui suit cette respiration propre. Ce blanc appelle sans doute à une lenteur méditative justement par rapport au paysage. Il y a un critique qui a mis en lien ce blanc sur la page avec la neige qui est tres présente dans la montagne, qui a fait une analyse qui n’est pas du tout mon intention. Et à chaque fois qu’un lecteur me dit : “Voilà c’est ce que j’ai vu.”, je dis, « Bah oui tu as raison.” Parce que le texte, moi je l’ai écrit avec mon idée, mais maintenant il existe tout seul et c’est toi qui t’en saisis. Et donc, toute interprétation est juste.

Pour Ça veut dire quoi partir c’est différent. Puisque j’ai ressenti la nécessité de casser beaucoup plus de vers. C’est un chant cassé. Ça veut chanter, ça cherche le chant -puisque ma parole cherche la lumière-, mais au début, il y a une douleur terrible qui cache la voix. C’est dans la parole cette espèce de rupture qui fait que : oui, ça passe à la ligne, mais pas au bon endroit. Et puis ça essaye de se recaler petit à petit. Ça reprend la respiration.  

Donc pour moi la mise en page c’est d’abord la mise en forme d’une démarche qui est premièrement rythmique. Et quand je dis rythmique c’est vraiment, le souffle. C’est comment par rapport au projet d’écriture je trouve le souffle, je trouve le chant.

Qu’est-ce que vous diriez à votre “vous” enfant qui aimait beaucoup la poésie, qui écrivait beaucoup, aujourd’hui qui est devenu ami avec de nombreux poètes, qui a publié des recueils ? C’est une sorte de fierté, en soi.
Est-ce que c’est de la fierté ? Non, c’est une satisfaction. Dans ça veut dire quoi partir, il y a des scènes qui décrivent la réalité de mon père qui découvre mon frère, et ça ce n’est pas que mon intimité, c’est la sienne aussi. Quand mon père a lu le livre, et qu’il m’a écrit une lettre pour me dire ce qu’il ressentait, et qu’il m’a dit: “Je ne trouve pas d’autres mots que le mot : « communion », c’était un immense soulagement. La fierté est pour moi dans le regard de mes parents. C’est peut-être une fierté qui compte encore pour le vieil enfant que je suis, de me dire que : “Oui je leur apporte ça aussi.” Mais pour moi, je ne ressens pas de la fierté, je pense juste que j’ai énormément de chance d’avoir aujourd’hui cette activité d’écriture qui me connecte tellement profondément avec la vie, avec les autres aussi. C’est cette impression de profonde reconnaissance, à ce que la vie m’a offert, plutôt qu’une fierté. Le travail de poésie invite forcément à la modestie, sinon il n’est pas juste. C’est peut être prétentieux de le dire…


Nous vous encourageons profondément à découvrir son chant et ses œuvres. C’est un voyage spirituel qui vous emportera dans son flux et au travers de son souffle, qui vous montrera divers paysages, intériorisés, qui vous accompagnera et qui vous rappellera peut-être vos souvenirs d’enfance…

Mon livre est fini quand je me dis : le texte peut exister par lui-même. Quelqu’un d’autre va pouvoir le traverser, et faire de mes mots sa propre voix.

Mise en page par Selim Gunes


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