L’humain à la recherche de la joie : une course éternelle

NDLR : Article d'archive remis en ligne (cf. Crescendo no.7, Mai 2022 "La France à Istanbul, une présence durable")

L’ode à la joie de Ludwig van Beethoven

Nous nous réveillons chaque jour et nous nous demandons: « Que dois-je faire pour être heureux en ce moment? » 

Alors, nous nous brossons les dents, faisons notre douche avec du savon. Puis, nous remarquons: « C’est samedi! J’ai droit à un bonbon! Ah ce goût de citron me rend si heureux!» Nous sommes heureux pour la première fois cette semaine, et nous n’évoquerons pas cette émotion jusqu’à la semaine prochaine, au même moment, samedi, après notre routine de « skincare » du matin, à 12:05 précisément. Nous avons enfin droit à ce qu’on a appelé notre PLAISIR COUPABLE… 

Alors peut-être que la joie serait la routine. Des tâches régulières, une, deux fois par semaine, qui nous aident à rester en forme, motivé, comme regarder notre série télévisée chaque dimanche, ou bien boire un café chaque matin… Comme ça, le temps que nous avons consacré à ce moment qui nous donne de la joie devient un temps « spécial ». Une pause de confort, pendant laquelle rien ne peut nous déranger. Une manière d’échapper à cette vie de tous les jours, de s’évader. Mais alors, nous remarquons que nous avons créé une routine, pour échapper à une autre.

D’autres définissent la joie comme le fait d’avoir de l’espoir. Mais c’est quoi l’espoir? Déterminer, choisir un but et y consacrer toute sa vie, pour enfin obtenir une joie qui ne dure que 4-5 années? Sans oublier que, quand nous accédons finalement à cet état, nous sommes déjà à la fin de notre vie. Et si nous atteignons notre but trop tôt et devenons un enfant prodige, nous sommes exploités par les médias, les corporations, les agences… ce qui résulte au fait que même si nous avons atteint cet objectif, nous nous éloignons encore plus de la joie. 

Mais qu’en est-il des moments où nous ne nous sentons pas bien? Les moments où nous avons l’impression d’être enfermé dans cette course éternelle à la recherche de la joie? Que faire si nous sommes fatigués de répéter les mêmes tâches pour trouver notre bonheur? Nous apprenons donc avec le temps que nous avons désormais besoin d’éléments qui nous motivent à survivre. Alors, nous commençons à croire ! Notre quête devient spirituelle, et nous méprisons les gens qui ne le sont pas.  Nous nous répétons: « quelque chose ne tardera pas à arriver… Garde l’espoir… garde l’espoir… » (De toute façon, ce mois-ci j’ai lu dans mon horoscope que je serais « très courageuse” cette semaine. Je n’ai rien à craindre.)

Cependant peut-être notre objectif n’était pas d’atteindre un élément qui nous procurerait par la suite, le plaisir, mais d’obtenir le plaisir pur, directement? Nous nous approchons peut-être alors de l’hédonisme, qui dit que le but de la vie est le plaisir. Les hédonistes prônent “la libre participation aux plaisirs et la jouissance sous toutes ses formes! ” Ils avaient même une école « l’école du cyrénaïsme », où ils apprenaient ce mode de vie! Ce mouvement exclut complètement le jugement; en effet, leur objectif absolu étant de ressentir la pure volupté de la vie, en éliminant et s’éloignant de tout autre but ou conséquence.

Triomphe de Bacchus, Ciro Ferri, XVIIe siècle.
Dans la mythologie gréco-romaine, le dieu Bacchus (ou Dionysos) est le dieu du plaisir et représente tous les désirs sous-jacents de l’humanité

L’être humain dépend alors peut-être de la croyance, d’une force supérieure, d’un mouvement qui le met sur la bonne voie. Nous sommes une espèce complexe qui se distingue des autres. Pourtant, dans notre habitat, l’univers, ironiquement, chaque planète est en harmonie l’une avec l’autre sans le besoin d’un dirigeant… Nous, les humains si intelligents, nous ne pouvons pas faire sans. Cette espèce si extraordinaire a besoin malgré tout d’un guide.

Nous revenons maintenant au présent. Nous avons passé un petit moment dans ce monde qui paraissait si complexe avant. Nous commençons à remarquer qu’être heureux est l’objectif de tout humain. Enfin, nous sommes tellement à l’aise que nous pouvons résumer tout ce qui se passe avec des mots. L’argent c’est quand on est heureux. Et la tristesse c’est quand on est peureux. La colère, c’est quand on est triste. La guerre c’est quand on est impérialiste. Youpi! L’être humain ne semble plus si complexe que quand on était enfant. Certains se battent pour survivre, certains se battent pour gagner le respect… Mais nous comprenons le point commun de nous tous: nous nous battons surtout pour avoir une sécurité. Pour vivre, nous avons besoin de ce sentiment. Puisqu’être en sécurité et confortable dans la vie (d’un aspect économique aussi bien que psychologique), nous fournit de la liberté indispensable pour être heureux. Nous comprenons que les télévisions peuvent être obtenues… que les chaises, les fruits, les canapés, peuvent être achetées… Mais la liberté? Un terme que nous pensions être abstrait? Alors, nous remarquons que la liberté est un produit. Ça a une valeur, un prix, comme les chaises, les fruits, les canapés. Les gens peuvent être privés de ce dernier ou l’obtenir sans effort spécifique. Nous nous disons alors que la liberté n’est pas un élément générique avec lequel nous naissons. Pourtant, ne fait-il pas partie des droits de l’humain?

Nous nous embrouillons… Il ne faut pas penser à tout ça… Quand nous y pensons, nous agissons, quand nous agissons, nous sommes punis. Nous devenons donc encore moins libres qu’avant. Ruben Um Nyobé (anticolonialiste camerounais tué par l’armée française), Takiji Kobayashi (écrivain japonais et militant communiste mort d’un arrêt cardiaque en 1933, à l’âge de 29 ans, à la suite d’un interrogatoire policier, de facto de la torture), Rosa Luxembourg (militante socialiste et communiste, assasinée)…

La joie peut être définie alors comme un sentiment de sécurité, de liberté. Et donc la liberté est un produit. Que devons nous faire pour acheter celui-ci? La réponse nous paraît évidente, nous devons rapporter l’innovation au monde! La contribution au système! Gagner de l’argent, dépenser de l’argent! Consommation! Il faut atteindre un certain niveau de richesse pour obtenir cette liberté.

Tout ceci montre pour moi que l’humain aurait besoin de s’accrocher, de contribuer à quelque chose pour vivre heureux. 

Le philosophe allemand, Gottfried Leibniz

Leibniz, un philosophe allemand, évoque un point intéressant :

On trouve une distinction entre deux termes latins qui signifient la joie. D’une part « gaudium »: la jouissance paisible qui n’est soumise à aucune condition extérieure, et d’autre part « laetitia »: le plaisir de l’âme lié à possession d’un bien

D’ailleurs, si tout le monde avait des voitures Tesla, une personne serait-elle si heureuse d’en avoir acheté une? Alors, la joie est obtenue par la comparaison, par l’existence des personnes qui n’ont pas ce que nous avons. Nous nous sentons spéciaux, uniques. Inversement, il y a la joie liée à se conformer à une certaine communauté pour obtenir leur validation. Selon moi, la joie n’est pas un état indépendant. La joie dépend de la tristesse des autres, sans laquelle nous ne serons même pas conscients d’être joyeux. Nous partageons un univers infini avec diverses espèces, cependant, nous pensons qu’il suffit que nous seuls, obtenons la joie pour être heureux. Comment être vraiment heureux si nous sommes conscients que d’autres humains ne le sont pas? L’être-humain, avec son ambition incontrôlable, et son abus du pouvoir inévitable, pourrait-il être satisfait? Je ne pense pas. Alors selon moi nous devons questionner le sens de la joie, de la satisfaction. Sortons des définitions de ces termes déjà établis.

La vérité est que selon moi, la vraie joie n’existe possiblement pas. Il est impossible de la déterminer, puisque nous ne serions pas conscients de son existence si nous l’avions vraiment. C’est quand nous n’aurons personne à nous comparer, afin de prouver que nous sommes joyeux comparé à eux. C’est un état latent, et non un sentiment pur, en harmonie avec toutes espèces, toutes planètes, tous les éléments qui nous entourent. Nous flottons dans l’espace sans but, sans ambition. 

Nous pouvons être réellement « heureux » quand toute espèce est en harmonie, tout humain est paisible, sans avoir du pouvoir l’un sur l’autre. C’est quand nous remarquons que la vie en effet n’a pas de sens. Chaque objectif et but qu’on y attribue nous épuise de plus en plus dans cette course éternelle. Aucun objectif ne peut nous satisfaire. Ce que je pense, c’est que nous sommes insignifiants. Nous cherchons tant à trouver la joie que nous nous en éloignons chaque instant. Nous nous empêchons peut-être même intentionnellement de retrouver cette joie recherchée avec obsession. Pourtant, je ne pense pas que nous sommes des espèces sans rôle dans le fonctionnement de l’univers. Nous devrions contribuer à la nature, comme la nature nous contribue en nous donnant l’alimentation, les forêts amazoniennes en nous donnant nos médicaments. Comme l’abeille qui contribue aux fleurs pour qu’ils se reproduisent et vice-versa. Désormais, nous restons la seule espèce qui n’a pas contribué au monde. 

Peut-être que certains s’approchent de plus en plus de la joie. Comme 0.9999…, jusqu’à l’infini, qui s’approche à chaque moment de plus en plus proche de 1. Pour que 0.999 devienne 1, il faudrait qu’il cesse d’être 0,999 et devienne 1. L’humain, pour qu’il atteigne cet état “heureux”, doit cesser d’être humain et devenir 1 seul et même avec ce qui l’entoure. La joie est l’inconscience, ou bien l’hyper-conscience de tout notre entourage: des atomes, de l’électricité, des rayons, des vibrations. Ce n’est pas prouver qu’ils existent, mais ressentir leur présence, leur effet, notre effet sur eux… C’est une supernova de la raison, de l’esprit, un fusionnement de l’humain avec son entourage. C’est pour cela que l’humain ne sera jamais réellement heureux, tant qu’il demeure uniquement humain.

Deniz Demirer
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