Le second tour des élections législatives, le dimanche 7 juillet, était sans aucun doute l’un des moments politiques les plus importants de la Vème République française. Dans cet article, vous serez en immersion au sein du journal Libération pendant cette soirée électorale à laquelle j’ai pu assister au cours d’un stage…
En effet, ce second tour allait déterminer si les Français voulaient ou non être gouvernés par l’extrême droite. Spoiler : à cette question, les Français ont répondu très clairement non. Le parti politique Rassemblement National (RN) est positionné 3ème de ces élections avec 143 sièges derrière le camp macroniste de la coalition de partis Ensemble pour la République (163 sièges) et le Nouveau Front populaire (NFP) qui obtient la majorité à l’assemblée à la surprise générale avec 183 sièges.
Je me suis rendu au siège du journal de gauche Libération à 17h30 juste après une réunion du Comité de rédaction qui a planifié les publications d’articles en fonction des trois scénarios possibles à ce stade de la soirée : la majorité absolue obtenue par le RN, la majorité relative pour le RN ou encore la majorité obtenue par le NFP.
Afin d’apprécier cette soirée et rester soudés dans le journal en cas de victoire de l’extrême droite, les journalistes mangent, discutent dans une atmosphère conviviale et détendue en attendant les premiers sondages non officiels.
A 18h30, le premier sondage d’opinion produit pour BFM est reçu. Estimation en sièges de députés MI à 17h30 :
- LFI 65 / PCF 7 / ECOLO 33 / PS 58 / DVG 14 = NFP + Divers gauche = 177
- MODEM 28 / RENAISS 89 / HORIZ 18 = Ensemble = 135
- D CENTRE 6
- LR/DVD 62
- RN 178 + LR CIOTTI = alliés RN 19 = 197
Le constat est clair : le RN est à quasiment 200 sièges et l’extrême droite obtient la majorité à l’Assemblée nationale pour la première fois en France ! Les réactions au sein du journal sont mitigées : d’une part le soulagement pour avoir évité la majorité absolue pour le RN, et d’autre part, la déception devant ce symptôme du recul démocratique. Les journalistes ne sont pas pour autant dépités, ces estimations étant très précoces, et pouvant donc encore évoluer.
La deuxième estimation en sièges de députés de l’entreprise de sondages Opinionway qui tombe apporte des nouvelles plus conforme aux souhaits des journalistes de Libération, journal classé à gauche : RN sous 200, à environ 160 ; Gauche environ 200 ; Ensemble environ 170. La rédaction se réjouit. Certains crient « stop the count » [référence à l’élection présidentielle de 2020]. Une certaine incompréhension vis-à-vis de ces deux sondages contradictoires se manifeste.
Puis aux alentours de 19h15, soit 45 minutes avant les résultats officiels, trois nouvelles estimations tombent :
- Sondage Sopra Steria “sortie des urnes” : RN 170-200 / NFP 150- 180 / Ensemble pour la République 130 – 150.
- Sondage Elabe : RN 210 / NFP 193 / Ensemble 140
- Sondage IFOP réalisée à 19h à la sortie des urnes : NFP 175-215 / ENSEMBLE 150-170 / LR-DVD 59-64 / RN 140-160
Face à ces trois sondages contradictoires, les journalistes sont un peu déroutés même s’ils préfèrent croire le dernier sondage. Rien n’est sûr pour l’instant mais tout sera vite clarifié : le dernier sondage ci- dessous indique que la majorité absolue est obtenue par le NFP.
Les journalistes de Libération, quotidien marqué à gauche de l’échiquier politique, ne cachent pas leur liesse : cette fois-ci c’est le NFP qui obtient la majorité à l’assemblée et la finalisation des articles qui seront publiés à 20h après les résultats se met en place.
Il est maintenant 19h59 : la télé s’allume dans le bureau. Tous les yeux des journalistes sont rivés sur le poste de télévision avec une certaine excitation, connaissant déjà l’issue de l’élection. A 20h, les résultats officiels tombent, la joie explose au sein du journal, cris et applaudissements retentissent dans tout le bâtiment. C’est un grand soulagement : le “front républicain” contre l’extrême droite a donc porté ses fruits. Nul ne peut se retenir de sourire mais le boulot n’est pas fini. En effet, tous les journalistes sont à l’affût des déclarations venant de chaque bord politique afin de publier les papiers tardifs.
Vers 21h, le journal doit décider de la Une du lendemain qui doit exprimer ce soulagement de millions de français face à ces résultats [Libération est un journal connu pour ses Unes très incitatives, jouant sur des jeux de mots]. L’expression choisie est « C’est ouf » pour exprimer ce retournement de situation inattendu et aussi pour faire référence à la Une de 2002 au lendemain de la lourde défaite de Jean-Marie Le Pen face à Jacques Chirac.
Cependant, cette proposition ne fait pas l’unanimité au sein de la rédaction : certains estiment que cette expression manque de force et de solennité. Il n’en demeure pas moins que cette expression est celle qui résume le mieux la situation et l’état d’esprit des militants de gauche qui constituent le lectorat du journal.
C’est donc sur ce choix de manchette à 22h environ que s’achève ma soirée électorale dans le journal alors que de nombreux journalistes y sont restés afin de finaliser une multitude d’articles.

Pour aller plus loin :
- Podcast Radio France sur les 50 ans du journal Libération
- Les photos et Unes du journal Libération
Mise en page par Buse Balçık
Illustration de couverture par Alize Karaman
