L’opération Barkhane

NDLR : Article d'archive remis en ligne (cf. Crescendo no.7, Mai 2022 "La France à Istanbul, une présence durable")

L’opération Barkhane est le nom donné à l’intervention militaire française dans la région du centre Sahel. Elle débute en 2014 dans le but d’éliminer les forces djihadistes présentes au nord Mali et dans la zone des trois frontières entre le Mali, le Niger et le Burkina-Faso. 

L’intervention commencée sous François Hollande se termine officiellement en 2021 sous Emmanuel Macron. Des réactions importantes ont été observées lors du retrait des forces du Mali, et notamment de la région du Timbuktu en décembre dernier.

Pour comprendre les intérêts français dans la région, il faut remonter à la vague de décolonisation qui a frappé l’Afrique à la toute fin des années 50 et surtout au début des années 60. L’année 1960 a d’ailleurs été appelée “année de l’Afrique » pour avoir vu, en quelques mois, 18 colonies de l’Europe accéder à la souveraineté et à la reconnaissance internationale en tant qu’États. Les trois pays du Mali, Niger et Burkina-Faso ont ainsi tous eu leur indépendance octroyée à l’été 1960, mais ont gardé des relations spéciales avec la France. 

En effet, Paris voulait à tout prix bénéficier des ressources naturelles de ces pays, comme l’uranium ou le pétrole présents dans la région. Elle s’était aussi donné le rôle de protectrice de ces nouvelles nations, que ce soit dans le domaine de la politique intérieure et dans un contexte d’instabilité post-indépendance, ou bien contre les intérêts étrangers, notamment ceux de l’URSS et de la Chine communiste, mais aussi des États-Unis qui auraient préféré voir pivoter ces pays de la sphère d’influence française vers celle de Washington.  

Ainsi, la France a gardé une présence militaire, sous la forme de nombreuses bases qui opéraient avec l’accord du pays dans lesquelles elles se trouvaient. De nombreux fonctionnaires français ont aussi gardé leur poste, du moins temporairement, pour faciliter une transition plus paisible. Cependant, la France a aussi été accusée d’impérialisme et de néo-colonialisme dans le domaine économique, avec l’implantation de nombreuses entreprises françaises dans ces pays ainsi que l’exportation de terres rares telles que l’uranium à bas-prix vers la métropole. C’est la fameuse “françafrique”, un terme qui avait au départ une connotation positive, du fait qu’elle désignait la coopération entre la France et ses anciennes colonies, mais qui a gagné une connotation négative et accusatoire suite à des scandales dans les années 70 et 80. 

Nous nous retrouvons donc au début des années 2010. Les mouvements islamistes et djihadistes se multiplient et commencent à opérer à l’international. La région du Sahel est depuis longtemps déstabilisée par la guerre entre la Libye et le Tchad (1978-1987), et par le conflit dans le Sahara occidental entre les autorités marocaines et le Front du Polisario, une guérilla soutenue par la Mauritanie et l’Algérie, qui elle même était, entre 1991 et 2002, dans une guerre civile entre le gouvernement à Alger et plusieurs groupes islamiques. C’est d’ailleurs d’Algérie que viennent les premiers membres d’Al-Qaïda pour créer une base opérationnelle dans le nord Mali. 

Une vague djadiste frappe le nord du Mali en 2012, ce qui rend ces territoires quasiment incontrôlables. En effet, le Mali était déjà en conflit avec les milices locales du Mouvement national pour la Libération de l’Azawad (MNLA). L’Azawad, la région du Mali se trouvant au nord du fleuve Niger, est composée des provinces à majorité arabo-berbère du Mali, et est considérée pour beaucoup comme faisant partie du grand maghreb. La population locale réclame donc l’indépendance, ce qui mène à des conflits avec l’État malien et cause de l’instabilité, facilitant ainsi l’arrivée de djihadistes. 

C’est donc en 2014 que les deux ministres de la défense du Mali et de la France signent un accord afin d’autoriser une intervention française dans le pays. C’est le début de l’opération Barkhane. Le but principal des forces françaises présentes sur le terrain est d’éliminer les membres des guérillas islamistes et ensuite d’apporter les besoins de première nécessité aux populations touchées par les organisations terroristes. 

Au début, plus de 3000 soldats français, soutenus par quelques centaines de soldats provenants de pays européens comme le Royaume-Uni, l’Estonie ou bien la Suède, commencent à opérer à partir de quelques bases installées proches des zones de combat, la plus connue étant celle de Gao. Les effectifs français augmenteront plus tard à plus de 5000 afin de répondre aux appels urgent à neutraliser les insurgés. En sept ans, les diverses interventions ont permis l’élimination de plus de 1000 militants djihadistes (sur une estimation de 3000), dont certains des leaders de mouvements tels que Al-Qaïda ou l’État Islamique du Sahara. 

La perception publique, que ce soit en France ou au Sahel, est plutôt positive. Les maliens et les nigériens accueillent les troupes françaises en héros, tandis que les populations locales voient apparaître une sécurité concrète : l’opération Barkhane ne se contente pas de faire des frappes aériennes dans le Sahel, mais opère aussi des patrouilles dans les rues des villes telles que Gao ou Niamey. Les partis politiques français, de gauche comme de droite, soutiennent aussi l’opération, malgré une division à propos de ce sujet notamment chez les partis de l’extrême gauche comme dans la France Insoumise, ce qui pousse Jean Luc Mélenchon à condamner les intérêts derrière l’opération plutôt que l’opération en elle-même. 

Le Quai d’Orsay bénéficie donc initialement d’un certain confort, jusqu’à l’enlisement du conflit. Même si des actions héroïques comme le sauvetage de l’équipage d’un hélicoptère Gazelle le 14 juin 2019 lors de l’opération Aconit permet un renouvellement du soutien à la solution militaire chez certains français et fait respecter l’armée française à l’international, le nombre de soldats français morts augmente, s’élevant à plus de 40, ce qui provoque un regain des rhétoriques pacifistes en France.

Les populations locales se sentent de moins en moins protégées, car le conflit semble s’éterniser. Alors que le soutien reste majoritaire dans les provinces avec une présence française active, l’intelligentsia et la classe politique des pays concernés utilisent les soldats français comme boucs émissaires à tous les problèmes qui apparaissent. Le soutien est au plus bas, surtout au Mali où la majorité de la population vit très loin des zones de conflit. Des théories du complot surgissent, selon lesquelles la France soutiendrait en cachette les islamistes pour laisser s’éterniser les conflits et ainsi perpétuer sa présence en Afrique. 

La présence d’autres acteurs mondiaux dans la région ne facilite pas non plus le maintien de la présence française. Ainsi, la Russie et la Chine ont leur yeux rivés sur cette région et tentent de s’établir par le soft ou le hard power. La France perd donc le soutien populaire, et les résultats ne sont plus assez convaincants pour légitimer une continuation des opérations militaires. 

La contrainte de trop est l’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement tenu par des militaires suite au coup d’État du 24 mai 2021 au Mali, à présent beaucoup moins ouvert aux français. La France décide d’abord de cesser temporairement ses missions militaires, puis quelques jours plus tard, Emmanuel Macron annonce que l’opération Barkhane prendra fin. Les troupes françaises commencent par se retirer du Mali, en commençant par les provinces les plus au nord. Ils quittent Tombouctou, ville historiquement symbolique, en décembre. Les retraites des troupes françaises ne se font pas toutes sans problème. En fin novembre, au Niger, un convoi français appartenant aux forces de l’opération Barkhane se fait attaquer par des manifestants. Ce même convoi avait déjà été bloqué au Burkina Faso pendant quelques jours à cause de manifestations anti-françaises.

Cette retraite coïncide avec l’arrivée des nouvelles forces européennes Takuba dans la région. Cela fait partie des plans de Paris de contribuer à construire une armée européenne, projet soutenu par la nouvelle coalition au pouvoir en Allemagne. Emmanuel Macron va probablement utiliser la présidence française du Conseil de l’Union Européenne (à ne pas confondre avec le rôle de Président de la Commission Européenne, assumé actuellement par Ursula von der Leyen), un poste occupé par la France pendant six mois, entre janvier et juin 2022, pour mettre à l’avant son projet européen, et surtout en devenir la figure principale, une situation renforcée depuis qu’il a gagné les élections présidentielles, le 24 avril 2022.

La task force Takuba devra cependant faire face à un nouvel adversaire de taille : l’Ursus arctos. En effet, les mercenaires du groupe Wagner montrent de plus en plus leur présence dans la région, ayant été invités par le nouveau gouvernement malien suite au coup d’État. Leur présence en Centrafrique depuis fin 2020 avait déjà causé de fortes tensions avec Bruxelles. La Russie bénéficie de son manque de passé colonial en Afrique, ce qui permet de limiter la réticence des États et des populations locales à accueillir des troupes étrangères. C’est d’ailleurs une des raisons qui pousse la France à remodeler ses opérations sous la façade de l’Union Européenne. 

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