A la découverte du fonctionnement d’un journal : le quotidien Libération 

Libération, journal de gauche existant depuis 50 ans, connu pour ses Une historiques, ses valeurs démocratiques et de justice sociale, présente une organisation caractéristique de la Presse. Découvrons-là ensemble…

J’ai eu l’occasion de le découvrir au cours de deux semaines que j’ai passé dans les bureaux du journal Libération, lors d’un stage au sein du service France. Dans cet article, je compte partager cette expérience unique avec vous. Vous y verrez comment s’articule la publication d’environ 100 articles par jour par le biais de  différents services.

Avant de rentrer dans le détail du fonctionnement de chaque service, il est important de préciser que la journée des journalistes est ponctuée par deux réunions très importantes. La première est la conférence de rédaction où les chefs de services présentent les articles en préparation qui seront publiés dans la journée. Ensuite, le comité de rédaction à 15h prépare les sujets publiés dans deux jours. Les sources utilisées par tous les services sont les agences de presse (AFP, Reuters, AP), les réseaux sociaux après vérification et les journaux locaux pour des zones géographiques précises.  

Le mode de fonctionnement des services 

Le service le plus actif durant ma période de stage qui correspondait à l’entre-deux-tours des élections législatives françaises était sans aucun doute le service politique, économique et social. En effet, ce service englobant trois domaines intimement liés a dû répondre très rapidement aux problématiques posées par la dissolution du 9 juin puis par le résultat historique en faveur de l’extrême droite lors du premier tour. Ce service, étudiant en particulier le monde du travail dans sa globalité et les décisions politiques impactant celui-ci, a clairement un parti pris en faveur des salariés sur ces sujets. Aussi, un membre de ce service m’a expliqué, à titre d’exemple, la prise de position contre la réforme des retraite l’an dernier. L’échange autour du modèle capitaliste m’a particulièrement marqué : selon lui, l’absence de remise en cause de ce modèle après la guerre froide a participé à la prolifération des idéaux d’extrême droite, celle-ci ayant poussé la société à trouver d’autres causes à ses maux.

Le service actualité est celui qui regroupe en son sein le plus grand nombre de journalistes puisqu’il concentre son travail principalement sur l’alimentation du site web sur tous les sujets. Il nécessite donc une pluralité des connaissances. A mon avis, l’une des principales qualités requises pour travailler dans ce service est la réactivité. En effet, les journalistes se doivent de relayer l’information rapidement, tout en étant dans le même tempo que les autres médias et sans pour autant sacrifier la qualité de celle-ci. Selon le chef du service, cette tâche serait à la fois stressante et excitante : ce service étant au cœur de l’actualité, la pression de publier est constante et le journaliste doit être à l’affût des nouvelles informations. C’est également un service très actif au niveau des déplacements car il essaye d’envoyer le plus possible de journalistes sur les lieux d’actions. 

Même si le journal était beaucoup occupé par l’actualité nationale pendant ces deux semaines, l’actualité internationale ne s’arrête pas et le service actualités internationales est là pour la traiter. Tout d’abord, il faut dire que le carnet d’adresses dans ce service est crucial car il faut avoir des contacts fiables dans plusieurs pays différents. Ce qui est intéressant à propos de ce service est que la ligne éditoriale du journal influence moins les articles sur l’international par rapport à des sujets d’enjeux nationaux. Un membre du service responsable du continent africain m’a aussi expliqué que les pays francophones, héritage de la colonisation passée par la France, intéressent davantage les lecteurs dû à cette proximité de la langue, ce qui est dommage selon lui car on ne parle pas assez de sujets plus importants, par exemple comme le conflit méconnu au Soudan. 

Dans les pays où la situation est très instable, la difficulté est de rentrer en contact avec des personnes sur place. Quand un Etat coupe les communications extérieures, on m’a expliqué qu’ils essayent d’entrer en contact avec des médecins pratiquant dans la zone, les états étant obligés de permettre ce type de communication. L’aspect psychologique dans ce genre de travail n’est pas à négliger car, après plusieurs mois à suivre un conflit de loin comme sur le terrain sur place, le moral en souffre et des séquelles psychiques peuvent marquer les journalistes concernés. C’est pour cela qu’après ce type d’évènements, le journal met à disposition une aide psychologique pour les personnes qui en ont besoin. Néanmoins, pour certains journalistes, un filtre professionnel doit être mis en place dès le départ. 

Une multitude de services 

La lutte contre le réchauffement climatique est sans nulle doute le défi le plus important du 21ème siècle. Aussi, la cellule environnement est d’une importance capitale au sein du journal. Il s’agit d’un combat de tous les jours. Les journalistes de cette cellule se basent sur des études de spécialistes afin d’entraîner une prise de conscience collective de cette urgence climatique. Selon la cheffe de la cellule, ce travail n’est pas facilité par le contexte politique quand un parti (Rassemblement National) climatosceptique est plus proche que jamais d’accéder au pouvoir et quand des médias (notamment les médias du groupe Bolloré) font campagne pour ce parti. Cependant, l’optimisme doit toujours rester de mise afin d’atteindre cet objectif avec une continuité dans les articles toujours sourcés et qui s’appuient sur des travaux d’experts. 

Quant au service enquête, il mène des travaux longs sur des sujets précis et cela peut prendre plusieurs mois.  L’avantage souligné par la cheffe du service est que ses membres ont le luxe de ne pas avoir de « deadline ». Le service traite des thématiques diverses : éducation, politique judiciaire, cybersécurité, violences sexistes et sexuelles. La difficulté principale soulignée par les journalistes du service est de savoir où s’arrêter dans l’enquête. En effet, afin de publier l’enquête, il faut avoir des témoignages et des éléments suffisants pour publier un article. 

A l’heure des réseaux sociaux et de la rapidité de l’information, on pourrait dire que le service “idées” est à contre-courant de notre époque. En effet, ce service qui traite des débats d’actualités repose sur des articles longs, d’avis et de lecture des nouveaux essais de spécialistes afin d’alimenter les débats politiques. C’est donc un travail de longue haleine qui demande des réflexions profondes sur le sujet et qui repose sur un choix pertinent de débats. Effectivement, ces débats ne doivent pas être binaires ou encore des relais de polémiques vaines souvent instrumentalisées par l’extrême droite. Le débat doit être nuancé, présentant plusieurs points de vue. Ce travail devient de plus en plus dur, soutient-on dans ce service, dans un climat médiatique où les médias du groupe Bolloré représentent l’opposé de cela en utilisant des arguments caricaturaux et même parfois mensongers. Cependant, le nombre d’abonnés en augmentation sur le site web est un signe d’espoir pour les journalistes du service qui sont rassurés qu’il y ait encore des personnes dans cette société qui se soucient de la qualité et de la véracité de l’information. 

Le service que je vais vous présenter est, à mon avis, le service le plus compliqué à définir.  En effet, le service mode de vie est au croisement des services Culture et Société. C’est un service qui pose les questions que les gens se posent au quotidien, un service où les sujets sont donc construits sur l’observation de notre société. Son objectif se résume dans la compréhension de l’évolution de la société et les questions qui y sont liées. Les articles mêlent à la fois témoignages et avis d’experts. Les articles moins sérieux distinguent ce service de tous les autres. Certes, les sujets variés ne sont pas essentiels mais ils apportent aux lecteurs une légèreté qui n’en demeure pas moins précieuse.

Des services indispensables 

La qualité de la photo qui fait la Une d’un journal est primordiale : l’objectif étant de marquer les esprits. Un bon service photo est donc essentiel dans un journal. Il est important de retenir que la photo n’est pas la simple illustration d’un article ; elle est  complémentaire à celui-ci et apporte sa propre information et son propre message. Par conséquent, une bonne photo passe obligatoirement par une bonne compréhension de l’angle de l’article. Il est aussi intéressant de voir qu’une photo sur certains sujets se présente comme une preuve.  Néanmoins il existe des sujets bien plus compliqués à représenter en photo. L’exemple qu’on m’a donné était l’article sur les candidats RN qui ne faisaient pas campagne. Enfin, les outils de la photographie évoluent ; une constante adaptation est donc nécessaire. Aujourd’hui, c’est l’utilisation de l’IA qui fait débat dans la rédaction du journal. 

Les articles passent par le service édition avant la publication. Ce service se présente donc en tant que dernier lecteur professionnel de l’article et premier lecteur extérieur. Cela veut dire qu’il y a une correction de l’article avec notamment du fact-checking sur des points très précis puis un questionnement sur la lisibilité de celui-ci par un lecteur extérieur. Ce service est donc la dernière étape du “chemin de fer” (chemin d’édition) et va également s’occuper de la mise en page de l’article pour le rendre attirant avec des titres, intertitres et des exergues par exemple. Deux objectifs principaux sont mis en avant dans ce service : attirer l’œil du lecteur et faire ressortir le côté pertinent de l’article.

Le service actu travaille étroitement avec le service numérique qui s’occupe uniquement du site web. Le travail de ce dernier service consiste essentiellement à faire une mise en page du site web à la fois sur le format ordinateur et sur le format téléphone.  Pour ce faire, les compétences requises sont donc une hiérarchisation de qualité de l’information, plaçant les articles les plus pertinents tout en haut du site.  Par ailleurs, une bonne stratégie éditoriale s’avère nécessaire dans ce service. En d’autres termes, les membres du service s’occupent de la publication des articles les plus susceptibles d’intéresser les lecteurs à des heures où un maximum de lecteurs sont connectés. Enfin, force est de constater que ce service est composé de vrais journalistes qui, même s’ils ne rédigent pas d’articles, bouclent la chaîne d’édition et vérifient la cohérence des articles avant leur publication.

Maintenant parlons d’un service qui paraît accessoire mais qui en réalité est très important dans la rentabilité économique. Il s’agit du service réseaux sociaux qui  s’occupe de tous les réseaux du journal Libération et dont l’objectif est clair : à travers les contenus divers sur les réseaux, il faut donner envie aux lecteurs de s’abonner au journal. Cela demande une bonne compréhension de l’environnement médiatique sur les réseaux c’est-à-dire les formats et les sujets qui attirent. Il faut donc s’adapter aux audiences variables en fonction des réseaux. Cette tâche consiste également à s’adapter aux nouveaux réseaux et nouvelles « trends » qui font de l’audience.

Il nous paraît évident de préciser à la fin de cet article que la réussite d’un journal réside dans la collaboration constante  entre tous ces services afin de ressortir un journal de 28 pages affichant un contenu cohérent et pertinent. 

Mise en page par Selim Günes

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