Istanbul au début du XXe siècle : l’influence française sur l’architecture

NDLR : Article d'archive remis en ligne (cf. Crescendo no.7, Mai 2022 "La France à Istanbul, une présence durable")

L’importance de sa situation géographique dans un environnement architectural riche a conduit à la construction ou au développement de la ville d’Istanbul en tant que ville commerciale importante et incontournable à travers l’histoire, à l’intersection des routes commerciales méditerranéennes, balkaniques et asiatiques, maritimes et terrestres. 

La présence permanente des Génois et d’autres colonies commerciales européennes dans la ville, puis le traité d’alliance entre Soliman le Magnifique et de François Ier en 1536, ont amené à des relations intenses avec l’Occident. Puis ces relations, ainsi que les réformes (Tanzimat) de l’Empire ottoman au XIXe siècle, ont fait d’Istanbul une ville européenne.

En effet, de 1839 à 1876, les réformes de l’ère des “Tanzimat” de l’Empire ottoman ont permis cette ouverture vers l’Occident. Vers la fin du 19ème siècle, certains quartiers d’Istanbul sont conçus comme ceux d’une ville européenne avec un éclectisme marqué et une influence ottomane importante. Le développement d’Istanbul vers l’occidentalisation a commencé avec la création de la municipalité de Beyoğlu en 1857. Après cette date, l’Empire ottoman a mis en pratique des concepts tels que la ville et la municipalité. La plupart des structures civiles d’Istanbul ont été construites après 1880. A partir de cette période, les relations intenses avec l’Occident se sont traduites dans l’architecture par des styles divers, du néo-classicisme à la modernité. 

Dans le cadre de ces développements, d’importants travaux ont été confiés à des architectes français, italiens et allemands. Des architectes étrangers sont venus à Istanbul, parfois à l’occasion de la reconstruction ou de la réparation de bâtiments d’ambassade, parfois à l’invitation de l’administration ottomane. Certains de ces architectes étrangers ont été invités à enseigner l’architecture à l’Académie des Beaux-Arts (Sanavi-i Nefise Mektebi, nouvellement créée en 1882), en plus de leurs projets et pratiques. 

Alexandre Vallaury

L’un des plus importants architectes de l’époque est Alexandre Vallaury, architecte ottoman d’origine levantine (latine) qui a réalisé une vingtaine de bâtiments à Istanbul. 

L’hôtel Pera Palas d’Alexandre Vallaury. Fin XIXe siècle.

Alexandre Vallaury est né le 2 avril 1850. Malheureusement, il n’y a aucune information et document sur son enfance et sa jeunesse. On pense qu’il a terminé ses études secondaires au lycée Saint-Joseph à Kadıköy. Il complète ses études supérieures à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, qui dispense la meilleure formation architecturale de l’époque, et où il fait connaissance d’Osman Hamdi Bey, le peintre du tableau « Le dresseur de tortues », l’une des peintures turques les plus connues. Vallaury approfondit sa formation dans l’atelier de son professeur, l’architecte Coquart Le Bas. 

A Istanbul, Vallaury commence à produire ses premières œuvres à partir de 1882. Son premier bâtiment était l’Académie des Beaux-Arts, qui s’appelait à l’époque Sanayi Nefise Mektebi. Ce bâtiment est situé dans le parc de Gülhane, qui est le jardin du palais de Topkapi. En plus de la conception, Vallaury a également assumé la tâche de maître d’ouvrage du projet architectural. L’Académie a commencé à enseigner le 3 mars 1883. Un règlement similaire au programme de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris a été préparé pour le département d’architecture de l’école. Diplômé de la même école qu’Osman Hamdi Bey, Alexandre Vallaury fut aidé par celui-ci : les projets de cette première école des beaux-arts d’Istanbul puis, à partir de 1891 ceux du bâtiment du musée archéologique ont ainsi été confiés à Vallauris par Osman Hamdi Bey. 

La période la plus productive de Vallaury débute en 1883, et les projets qu’il réalise durant cette période sont parmi les plus beaux édifices de la vie architecturale d’Istanbul de l’époque avec, au cours des dix premières années, des réalisations telles que le Cercle d’Orient (1884), la Mosquée Hidayet (1887) à Eminönü, le Pavillon turc du tabac pour l’Exposition internationale de Paris (1889), le Musée d’archéologie d’Istanbul (1891), la Direction générale de la Banque ottomane (1892) dans la rue des banques à Karaköy, l’hôtel Pera Palas (1893) dans la rue Meşrutiyet, l’hôtel Tokatlıyan à Tarabya (à l’emplacement de l’actuel Grand Otel Tarabya), l’orphelinat grec à Büyükada (1890), le bâtiment de l’Union Française (1896) sur la rue Meşrutiyet, la maison Decugis (1895) et le bâtiment Düyun-u Umumiye (1897) à Cağaloğlu. Ce bâtiment, un très gros projet, est aujourd’hui le lycée İstanbul Erkek. Vallaury est décoré de la Légion d’honneur française en 1896. En outre, le gouvernement français lui a décerné cinq autres décorations. 

Auguste Perret et Henri Prost

Au début du XXe siècle, l’ambassade de France invite Georges Chedanne à Istanbul pour travailler à la rénovation, conformément à leurs nouvelles fonctions, des bâtiments de l’ambassade : les palais d’été et d’hiver, l’un à Tarabya et l’autre à Beyoğlu. L’architecte des bâtiments est Georges Chedanne, mais Auguste Perret l’accompagne en 1908 et 1910. Celui-ci est un architecte qui deviendra très connu au sein du mouvement moderniste, auteur notamment de la reconstruction du centre-ville du Havre de 1945 jusqu’à sa mort en 1954. Perret va revenir à Istanbul à partir de 1934, après la fondation de la République, à la suite d’un architecte urbaniste français, Henri Prost, chargé de préparer le plan d’aménagement d’Istanbul. 

Henri Prost a commencé ses études sur Istanbul. En 1905, le sujet de son travail préparatoire en 4e année, envoyé depuis la villa Médicis à Rome,  était « La restauration de ‘Hagia Sophia' ». Plus tard, il s’est fait connaître et a acquis un nom important dans le domaine de l’urbanisme avec ses travaux en France et au Maroc. En 1934, le gouvernement de la République de Turquie l’invite à préparer un plan d’aménagement d’Istanbul, ce qu’il accepte en 1936, à la suite de la lettre d’invitation spéciale d’Atatürk. 

Le plan que Prost préparera pour Istanbul est basé sur le concept de « remodelage d’une ville historique » et occupe une place importante dans l’histoire de l’urbanisme. Le plan Prost prévoyait également la construction de deux bâtiments à fonctions culturelles, qui renforceraient l’environnement social dans deux places (Taksim et Sishane) situées du côté européen de la ville, à Beyoglu, et sur d’importants axes de transport. Selon Prost, l’auteur de ces édifices ne pouvait être autre qu’Auguste Perret, responsable de l’atelier de projet architectural de l’École spéciale d’architecture de Paris, dont il était le directeur à l’époque. Ainsi, Prost a proposé à la municipalité d’Istanbul d’inviter et de nommer August Perret pour réaliser les projets architecturaux de ces bâtiments. La construction du Grand Tiyatro à Taksim, conçu par Perret, débute en 1946, à l’emplacement actuel de l’Atatürk Kültür Merkezi.

Plan directeur d’Istanbul d’Henri Prost. 1936-1951.

 

Ces architectes français ont construit un nombre significatif de bâtiments à Istanbul. Ces bâtiments célèbres sont encore utilisés en tant qu’écoles, musées, hôtels et ont donc un rôle important dans la vie des stambouliotes. Sans aucun doute, il est évident que grâce à leurs apports, complémentaire du travail des architectes turcs, ils ont contribué à changer de manière remarquable l’aspect de la ville.

Duru Ünal
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Duru Ünal est élève au Lycée Saint Benoît et a contribué exceptionnellement à notre dossier sur la présence française à Istanbul.

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