L’histoire de la droite française sous la Ve République

NDLR : Article d'archive remis en ligne (cf. Crescendo no.6, Janvier 2022 "Le réseau AEFE : le monde des possibles")

Après la victoire décisive de la modérée Valérie Pécresse contre le dur Éric Ciotti lors de la primaire en décembre 2021, la droite française fait parler d’elle au regard de sa longue histoire. Bien que la droite soit historiquement composée de nombreux partis politiques aux convictions différentes, influencés par d’éminents philosophes et essayistes tels qu’Edmund Burke, Montesquieu ou Charles Maurras, l’histoire de la droite en France depuis la déclaration de la Cinquième République est une histoire à part. Jusqu’en 1958, la droite assure une présence prononcée dans le spectre politique à travers, entre autres, les royalistes, les bonapartistes, les républicains modérés ainsi que les radicaux et les mouvements d’extrême droite parfois antisémites. Cependant, en 1958, la France est en pleine guerre de décolonisation avec l’Algérie et, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pays est marqué par la montée en puissance de De Gaulle, qui, après l’approbation du référendum constitutionnel de 1958 par une large majorité, devient président. 

Le Général Charles de Gaulle

Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale et, plus tard, la proclamation de la Cinquième République, les mouvements d’extrême droite sont fortement affaiblis et leur crédibilité auprès du grand public est réduite. L’OAS (Organisation de l’armée secrète) n’a qu’une résonance marginale auprès de l’électorat et est surtout connue pour ses opérations clandestines dans la guerre civile algérienne. Le poujadisme, mouvement politique initié par l’homme politique Pierre Poujade, disparaît après les élections législatives de 1958. De Gaulle promeut l’idée de grandeur, d’indépendance et de puissance de la France ; il prône une conception souverainiste qui confère à la France une plus grande autonomie vis-à-vis des États-Unis et de l’URSS, dans un contexte de guerre froide. Le gaullisme met l’accent sur l’autorité de l’État dont le rôle est de veiller à l’harmonie sociale mais aussi d’intervenir dans l’économie. Par ailleurs, sur la formation du partenariat européen et la coopération entre les pays, De Gaulle se positionne contre l’idée d’une entité supranationale qui diminuerait la souveraineté de la France bien qu’il soit favorable à des relations étroites entre les pays européens souverains.

Cette mouvance gaulliste, dirigée par De Gaulle, prévaut dans les élections de 1958 et de 1965. En 1958, il parvient à obtenir une majorité absolue tandis qu’en 1965, faisant face au futur président socialiste François Mitterrand, il ne parvient pas à remporter la même victoire écrasante. Durant ces élections de 1965, la question de l’Algérie ne divise pas la droite mais engendre l’émergence, peu significative à ce stade, d’un candidat d’extrême droite, Jean-Louis Tixier-Vignancour. Cette droite extrême, obtenant environ 5 % des suffrages exprimés au premier tour, reproche à de Gaulle « l’abandon » et le retrait de la France de l’Algérie française mais le mouvement bénéficie d’un soutien national plus ou moins négligeable. Ainsi, ce sont les mouvements gaullistes qui dominent la scène politique dans les années 1950 et 1960. À la fin des années 1960, la France est encore en pleine période de croissance économique soutenue, accompagnée d’une augmentation du niveau de vie ainsi que des salaires. Cependant, le mécontentement populaire grandit car la croissance économique fulgurante ne trouve pas forcément d’écho auprès de tous, notamment auprès de la jeune génération. A cela s’ajoutent les facteurs sociaux qui ont provoqué cette crise, dont une indignation de la jeunesse envers la société paternaliste, des mœurs désuètes et une volonté d’émancipation des femmes. En conséquence, De Gaulle organise le référendum constitutionnel de 1969, qui, selon lui, répond aux revendications des manifestations de Mai 68. Promettant des réformes sociales et économiques pour favoriser l’apaisement, le référendum entend aussi renforcer l’autorité du Président de la République en limitant le pouvoir de l’appareil législatif. Néanmoins, le « non » l’emporte lors du référendum et aboutit à la démission de Charles de Gaulle. La même année, des élections présidentielles sont organisées et l’ancien premier ministre Georges Pompidou est élu bien que le parti communiste français obtienne un résultat important. L’élection de Pompidou est considérée comme le prolongement du gaullisme, bien que Pompidou ait été plus pragmatique, notamment en ce qui concerne les relations avec les États-Unis. 

Georges Pompidou
Valérie Giscard d’Estaing

La mort soudaine de Pompidou et l’élection de Valéry Giscard d’Estaing en 1974 provoquent une légère rupture avec la mouvance gaulliste jusqu’ici hégémonique. VGE délaisse le souverainisme gaulliste au profit d’une droite libérale. Son septennat s’accompagne d’une libéralisation de la société, notamment à travers la légalisation de l’avortement ainsi que du divorce par consentement mutuel. Malgré ces avancées, le mandat de VGE est perturbé par la fin des Trente Glorieuses qui se traduit par une augmentation du chômage. Ainsi, la droite se fracture, des désaccords fondamentaux se présentent avec son premier ministre, Jacques Chirac, qui lance un autre parti, le Rassemblement pour la République (RPR). Avec le manque de soutien de la droite gaulliste, VGE est battu par le candidat de gauche François Mitterrand aux élections présidentielles de 1981. Bien que la droite soit contrainte d’être dans l’opposition, ses succès électoraux aux élections législatives de 1986 ainsi qu’aux élections législatives de 1993 lui permettent de présenter un Premier ministre de cohabitation [la présidence de la République étant toujours occupée par le socialiste François Mitterrand]. Cette fonction sera occupée d’abord par Jacques Chirac et ensuite par Edouard Balladur. Les deux premiers ministres de droite mettront véritablement en vigueur des politiques de droite. Par exemple, Jacques Chirac s’oppose aux nationalisations d’entreprises et privilégie les privatisations. En outre, il adopte une politique rigoureuse pour lutter contre l’insécurité. Gaulliste convaincu et adepte d’un libéralisme tempéré, Chirac accède à la présidence lors des élections de 1995 peu avant la mort de Mitterrand. Par ailleurs, malgré l’abondance des hommes politiques se réclamant du gaullisme, les années 1980, marquées par une forte immigration et un chômage galopant, témoignent de la montée de l’extrême droite, notamment sous les auspices du Front national de Jean Marie Le Pen. Toutefois, Jacques Chirac se distingue de l’extrême droite par son conservatisme modéré et comme l’affirmera l’avocat et l’écrivain François Sureau : « Jacques Chirac restera le seul représentant de la droite française à ne manifester aucune complaisance intellectuelle ou pratique pour l’extrême droite ». Sous son mandat, une troisième cohabitation a lieu avec Lionel Jospin comme Premier ministre.

Edouard Balladur


A partir des années 90, la construction européenne s’accélère avec le traité de Maastricht en 1993. En France, divers mouvements d’extrême droite sont médiatisés, notamment une mouvance identitaire. Certains mouvements tels que le Mouvement national républicain (MNR) expriment dès leur création un fervent euroscepticisme. 

En 2002, après l’accès de Chirac à un deuxième mandat, le Rassemblement pour la République (RPR) est dissout et cela débouche sur la formation de l’Union pour un mouvement populaire (UMP), une fusion entre les partis de droite et de centre-droit. Par ailleurs, la présence du Front national au second tour des élections alimente l’inquiétude chez la droite gaulliste et libérale. Comme dans tout l’histoire de la droite depuis 1958, celle-ci est composée de plusieurs factions parmi lesquelles seuls quelques hommes politiques s’imposent. Jacques Chirac est président jusqu’en 2007, Alain Juppé devient président de l’UMP tandis que Nicolas Sarkozy se forge une légitimité car il semble représenter un renouveau par sa relative jeunesse et son franc-parler. En outre, à partir du milieu des années 2000, la droite fait face à une gauche affaiblie. L’Union pour la démocratie française (UDF), parti politique suivant les pas de Valéry Giscard d’Estaing et s’éloignant de la mouvance gaulliste, parvient à obtenir 18 % des voix lors des élections présidentielles de 2007 tandis que le Front national accapare 10 % des voix. Ainsi, les trois partis dominants de droite, l’UMP, l’UDF et le FN, obtiennent à eux-seuls environ 60 % des voix face à une gauche qui fait reposer toute ses ambitions sur le Parti socialiste et Ségolène Royal. Cependant, Nicolas Sarkozy décroche la victoire au second tour des élections présidentielles en obtenant 53 % des voix. 

Jacques Chirac

L’élection de Nicolas Sarkozy est rapidement présentée comme une rupture dans la façon de gouverner, l’hyperactivité et l’omniprésence de ce dernier ayant inévitablement conduit à une forte médiatisation de la fonction présidentielle. L’expression « hyperprésident » a ainsi vite gagné de l’ampleur. Ancien ministre de l’Economie, l’augmentation du pouvoir d’achat des Français est donc un pilier de sa politique. Certains de ses projets politiques reçoivent un accueil mitigé, son allègement des droits de succession favorise dans une large mesure les catégories aisées de la population tandis que sa politique d’immigration est jugée très stricte. En tant que responsable de la politique étrangère, il plaide pour une réintégration dans l’OTAN mais promeut également de robustes relations franco-chinoises. Cependant, Sarkozy, comme son prédécesseur Chirac, accumule rapidement les scandales. L’affaire Sarkozy-Kadhafi porte un grand préjudice à la crédibilité du président, qui est accusé d’avoir bénéficié de financements substantiels de la part du régime autocratique répressif de Kadhafi en Libye. L’affaire des écoutes Sarkozy-Azibert, pour laquelle l’ancien président est ultérieurement condamné, met en lumière la volonté du pouvoir politique de s’immiscer dans les affaires de la justice.

Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron

Un mandat présidentiel contrasté et une popularité en baisse conduisent à la défaite de Sarkozy face au candidat de gauche, François Hollande. Depuis 2017 et l’incapacité du gouvernement de gauche à lutter contre les problèmes de fond tels que la hausse du chômage ou l’insécurité, les déceptions et le mécontentement à l’égard des gouvernements successifs de droite comme de gauche engendre un rapport nouveau des Français avec la politique. Ainsi, la candidature de Macron est perçue comme un renouveau dans la vie politique française, transcendant la simple opposition gauche-droite, le mouvement initié par celui-ci est vu comme fédérateur car il associe le progressisme de gauche à une politique de droite, notamment en matière économique. Les manifestations des Gilets jaunes et une cristallisation des conflits interclasses ont néanmoins un retentissement négatif sur la popularité d’Emmanuel Macron, lui-même se projetant dans les élections présidentielles de 2022. Ainsi, on assiste depuis peu à un renouveau de la politique de droite dans l’échiquier politique français puisque les sondages sur les intentions de vote, bien que non réellement significatifs quelques mois avant l’élection, sont clairement en faveur de la droite. Les candidats se réclament de De Gaulle et la plupart d’entre eux sont considérés comme des politiciens conservateurs conventionnels et stéréotypés. Valérie Pecresse, candidate des Républicains à la présidence, est perçue comme la droite classique et traditionnelle avec sa défense indéfectible du libéralisme économique, ses positions tranchées contre l’immigration et d’autres thématiques sociales comme l’oppositions au mariage entre personnes de même sexe. D’autre part, Marine Le Pen est considérée comme la plus grande barrière à la réélection potentielle du président sortant Emmanuel Macron. De son côté, le polémiste et éditorialiste Eric Zemmour, aujourd’hui candidat, s’appuie sur une rhétorique identitaire en exaltant la théorie du complot du « grand remplacement » formulée par l’écrivain Renaud Camus.

Le résultat de la droite et de l’extrême droite aux prochaines élections présidentielles de 2022 en France est à observer avec attention : potentiellement, une alliance entre les partis de gauche pourrait s’avérer pour elle être un véritable défi.

Ekin Önderoğlu
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