Pendant la nuit, alors que le monde extérieur s’endort, un autre univers s’anime dans notre esprit : celui des rêves. Depuis des millénaires, les rêves ont intéressé et fasciné l’humanité, avec leur côté mystérieux. À travers les différentes époques et civilisations, le rêve a souvent été perçu comme une porte permettant de transcender les limites du temps et de l’espace ordinaires. Il était utilisé comme un moyen d’entrer en contact avec le surnaturel, de communiquer avec les ancêtres ou les divinités, mais aussi comme une méthode de guérison et de révélations.
Mais que sont vraiment les rêves ? Quel est leur but ? Et comment peuvent-ils être interprétés d’après les philosophes ? Dans cet article, nous plongeons dans les profondeurs du sommeil pour découvrir les dernières avancées scientifiques et les théories sur les rêves.
Les rêves
Les rêves sont donc des expériences mentales qui surviennent pendant le sommeil et qui se caractérisent par une succession d’images, de sensations, de pensées et d’émotions. Ils sont souvent décrits comme des scénarios ou des histoires qui se déroulent dans l’esprit du rêveur, généralement de manière rationnelle ou parfois illogique. Les rêves peuvent impliquer tous les sens, y compris la vue, l’ouïe, le toucher, le goût et l’odorat, et peuvent varier en termes de réalisme, d’intensité émotionnelle et de durée
Pendant le sommeil, le cerveau traverse différents cycles, le sommeil paradoxal (REM) et le sommeil non paradoxal. Les rêves surviennent principalement pendant la phase de sommeil paradoxal, caractérisée par une activité cérébrale intense, des mouvements oculaires rapides et une relaxation musculaire. Pendant cette phase, le cerveau est particulièrement actif, avec une activation de régions impliquées dans le traitement cognitif, les émotions et la mémoire.
Subjectifs, les rêves varient considérablement d’une personne à l’autre; ils peuvent être influencés par des facteurs tels que l’état émotionnel, les désirs, les expériences de vie, les soucis et les préoccupations. Certains rêves peuvent être agréables et joyeux, tandis que d’autres, nommés cauchemars, peuvent être perturbants voire angoissants.
Les chercheurs et les philosophes ont proposé différentes théories pour essayer d’expliquer et de définir les rêves. Certaines théories disent que les rêves pourraient servir à traiter et à consolider les informations acquises pendant la journée, à résoudre des problèmes ou à exprimer des désirs et des émotions refoulés. D’autres théories avancent que les rêves pourraient être le résultat d’activités neuronales aléatoires dans le cerveau pendant le sommeil.
En tout cas, les rêves restent un sujet complexe et fascinant, qui continue de susciter l’intérêt et la curiosité de chercheurs et de philosophes.
Le rêve et les philosophes
Une autre manière de définir les rêves, c’est en les percevant comme des suites de phénomènes psychiques (d’images, en particulier) qui se produisent pendant le sommeil. Ils ont une place importante dans le domaine de la philosophie due à leur côté mystérieux.
“Mode anormal de veille”.
Edmund Husserl.
Selon Edmund Husserl, les rêves sont des expériences phénoménales riches qui aident à comprendre la nature de la conscience humaine. Pour ce fondateur de la phénoménologie, les rêves sont des moments où la conscience est pleinement activée dans la création et l’exploration de mondes possibles. Lorsque nous rêvons, nous sommes immergés dans un univers de perceptions, de pensées, d’émotions et de sensations qui peuvent être aussi vives et réelles que dans l’état de veille.

Ces expériences nous permettent d’explorer les profondeurs de la subjectivité humaine, tout en voyant la façon dont nous construisons notre réalité subjective à travers nos perceptions et nos interprétations. Pour Husserl, les rêves ne sont donc pas simplement des illusions ou des fantasmes, mais plutôt des fenêtres ouvertes sur la conscience en action, donnant un aperçu de la manière dont nous expérimentons et comprenons le monde qui nous entoure.
« Ce sont ceux [les désirs], répondis-je, qui s’éveillent à l’occasion du sommeil, toutes les fois que dort la partie de l’âme dont le rôle est de raisonner et de commander par la douceur à l’autre, tandis que la partie bestiale et sauvage, s’étant emplie de nourriture ou de boisson, se trémousse et, en repoussant le sommeil, cherche à aller de l’avant et à assouvir son penchant propre. Tu sais fort bien qu’en une telle occurrence, il n’est point d’audace devant quoi elle recule, comme déliée, débarrassée de toute honte et de toute réflexion ».
Platon, République IX, 571 C

Selon Platon, le sommeil représente l’endormissement de la partie rationnelle de l’âme et l’éveil de sa partie désirante. Ce phénomène efface la frontière entre le désir et la raison au sein de l’âme, créant un profond paradoxe chez l’homme, en particulier chez le “sage”, entre son état éveillé et son état endormi. Nous pouvons donc dire que pendant le sommeil, le rêve, supprime la distinction entre le sage et l’insensé, dominé par ses désirs. Ainsi, nous pouvons dire que le rêve révèle la part ‘sauvage’ qui réside en chaque individu.
« Ce qui nous fera le mieux comprendre ce que c’est que le rêve, et comment il a lieu, ce sont les circonstances qui accompagnent le sommeil. Les choses sensibles produisent en nous la sensation selon chacun de nos organes ; et l’impression qu’elles causent n’existe pas seulement dans les organes, quand les sensations sont actuelles ; cette impression y demeure, même quand la sensation a disparu ».
Aristote, Parva naturalia, 459a 1-3 – 459 b
Selon Aristote, les rêves ne doivent pas être interprétés comme des messages divins, mais plutôt comme des phénomènes naturels. Il considère que les rêves sont le produit de notre imagination, ou « phantasia », et qu’ils ont des racines dans la réalité, bien que ces sources puissent être trop éloignées pour être facilement identifiables. De plus, les images et les expériences que nous rencontrons dans nos rêves sont formées à partir de notre propre vécu et de la perception subjective du monde, plutôt que d’être des révélations directes d’une figure divine.

Cette perspective d’Aristote met l’accent sur le caractère naturel des rêves et sur leur lien avec notre psyché et notre environnement quotidien, plutôt que sur une signification mystique ou divine.
« Phantasia » est un terme utilisé par Aristote pour désigner l’imagination. Dans la philosophie dit ‘aristotélicienne’, la phantasia est donc la capacité de l’esprit à former des images mentales, à représenter des objets absents à travers des représentations sensorielles internes. Elle est considérée comme un élément essentiel de l’âme qui permet à l’homme de percevoir le monde et de se représenter des choses qui ne sont pas présentes dans l’immédiat. De plus, dans le contexte des rêves, la phantasia joue un rôle crucial en générant les images et les scènes que nous voyons pendant notre sommeil.
« Le rêve est la réalisation parfaite d’un imaginaire clos, c’est-à-dire d’un imaginaire dont on ne peut absolument plus sortir et sur lequel il est impossible de prendre le moindre point de vue extérieur »
Sartre, L’imaginaire, Gallimard, 1986, p. 319

Selon Jean-Paul Sartre, philosophe existentialiste, les rêves sont une manifestation de la liberté et de la responsabilité individuelle de l’être humain. Pour Sartre, les rêves ne sont pas des productions inconscientes ou des messages cachés de l’esprit, mais plutôt le reflet de nos préoccupations, de nos désirs et de nos angoisses les plus profondes. Il considère que les rêves sont des constructions de l’imagination qui permettent à l’individu d’explorer ses propres possibilités et de se confronter à son existence.
Pour Sartre, les rêves sont une expression de la liberté de l’homme de donner un sens à sa propre réalité. Dans un rêve, l’individu est libre de créer des scénarios et des situations qui lui permettent d’explorer différentes facettes de lui-même et de son environnement. Les rêves révèlent ainsi les préoccupations existentielles de l’individu et peuvent être interprétés comme une tentative de trouver un sens à sa propre existence.
En outre, pour Sartre, les rêves sont une expression de la condition humaine, marquée par la liberté, la responsabilité et l’angoisse face à l’absurdité de l’existence. Ils reflètent la capacité de l’homme à créer son propre monde et à donner un sens à sa propre vie, malgré les défis et les contradictions auxquels il est confronté.
Les rêves selon Freud et Jung
Les analyses des rêves, explorées par des philosophes à travers les siècles, ont été enrichies par les approches de Sigmund Freud et Carl Jung.
« Le désir est le plus fréquent créateur de rêves. »
Sigmund Freud
Pour Sigmund Freud, les rêves étaient des fenêtres ouvertes sur l’inconscient, révélant des désirs refoulés et des conflits psychiques. Il croyait que les rêves étaient une forme de réalisation des désirs, souvent inacceptables ou inaccessibles dans la vie éveillée, et qu’ils étaient façonnés par les pulsions et les expériences infantiles. Selon sa théorie, les rêves étaient se trouvaient entre les désirs inconscients et leur contenu manifeste était souvent déguisé sous forme de symboles ou d’images pour échapper à la censure de l’esprit conscient.

Freud a développé une méthode d’analyse des rêves appelée interprétation des rêves, qui consistait à décoder les symboles et les éléments du rêve pour révéler leur signification cachée. Il a identifié différentes couches de contenu dans les rêves : le contenu manifeste, ce qui est réellement vécu dans le rêve, et le contenu latent, les désirs inconscients dissimulés derrière les images et les actions du rêve.
Pour Freud, les rêves étaient également un moyen pour l’inconscient de se décharger des tensions accumulées pendant la journée. Ainsi, l’analyse des rêves permettait d’explorer les conflits internes et de mieux comprendre la psyché humaine.
En résumé, pour Freud, les rêves étaient des expressions de désirs refoulés et de conflits psychiques, et leur analyse offrait un moyen d’accéder à l’inconscient et de traiter les troubles psychologiques.
Le rêve : un événement naturel

Carl Jung, célèbre psychanalyste et disciple de Freud, a développé une approche originale au niveau de l’interprétation des rêves, qui diffère en certains points de celle de Freud. Pour Jung, les rêves ne sont pas seulement la manifestation des désirs refoulés et des conflits internes, mais aussi la révélation de couches plus profondes de l’inconscient collectif. Il a introduit le concept d’archétypes, des symboles universels présents dans toutes les cultures et hérités de nos ancêtres, qui se manifestent dans nos rêves et influencent notre comportement.
Pour Jung, les rêves ne sont pas uniquement des expressions personnelles de l’inconscient, mais ils contiennent également des éléments symboliques qui reflètent des thèmes et des motifs communs à toute l’humanité.
En outre, Jung a souligné l’importance de l’intégration des opposés dans l’individu, symbolisée souvent par des images contrastées dans les rêves. Par exemple, rêver de l’eau peut représenter à la fois des émotions profondes et inconscientes, mais aussi des aspects de la conscience et de la spiritualité.
Ainsi, selon Jung, les rêves peuvent être des guides puissants pour l’individu dans sa quête personnelle, un processus d’intégration des différentes parties de soi-même pour atteindre un état harmonieux.
En résumé, pour Jung, les rêves sont bien plus que de simples manifestations des désirs individuels ; ils sont des fenêtres ouvertes sur les profondeurs de l’inconscient collectif.
Une comparaison…
Selon Freud, les rêves sont la voie royale vers l’inconscient, où les désirs refoulés et les conflits internes se manifestent sous une forme symbolique. Pour Freud, chaque élément du rêve a une signification cachée, souvent liée à des expériences infantiles ou des pulsions refoulées. Par exemple, rêver de voler pourrait symboliser un désir de liberté. D’autre part, Carl Jung a développé une approche plus holistique (globaliste), considérant les rêves comme des expressions de l’inconscient collectif, représentant des archétypes universels et des symboles partagés à travers les cultures. Selon Jung, les rêves reflètent non seulement les expériences individuelles, mais aussi des aspects plus profonds de l’humanité. Ainsi, les analyses des rêves par les philosophes, en s’appuyant sur les perspectives freudienne et jungienne, offrent des outils pour explorer les profondeurs de l’esprit humain, révélant des vérités cachées et des significations personnelles et universelles.
Le but des rêves
Nous devons préciser dans un premier temps que les rêves n’ont pas d’objectif unique et précis. Le but des rêves est un sujet complexe et largement débattu tant dans la psychologie que dans la philosophie. Différentes théories ont été avancées pour tenter d’expliquer les raisons pour lesquelles nous rêvons.
Certains chercheurs pensent que les rêves sont un moyen pour notre cerveau de traiter et de consolider les informations et les expériences vécues pendant la journée. En rêvant, notre esprit revisite et restructure ces informations, ce qui peut aider à renforcer les souvenirs et à favoriser l’apprentissage. Les événements vécus pendant la journée, qui nous touchent et qui nous marquent peuvent donc facilement apparaître dans nos rêves. Les expériences que nous avons ont cependant une influence véritable sur nos rêves.
Selon les théories psychanalytiques de Freud, par exemple, les rêves sont le reflet de nos désirs, de nos peurs et de nos conflits inconscients. Ils nous permettent de satisfaire ces désirs refoulés ou de faire face à des émotions difficiles, qui résident dans l’inconscient. Cependant, nous pouvons dire que les rêves ont un rôle de “révélateur » qui relève les information aux niveau des désirs et des pensées dans lesquelles on n’arrive pas à affronter lorsque notre conscience est active. Ceci va également permettre au rêveur de recevoir des informations au niveau de soi-même, ce qui est un élément mystique.
Selon certaines perspectives, les rêves peuvent donc jouer un rôle fondamental dans notre développement personnel et notre parcours spirituel. Ils nous aident à explorer notre identité, à comprendre nos motivations profondes et à nous connecter à des aspects plus profonds de nous-mêmes.
Enfin, certains chercheurs pensent que les rêves pourraient simplement être le produit d’activités neuronales aléatoires pendant le sommeil, sans avoir de signification particulière. Selon cette perspective, les rêves pourraient être simplement le résultat de processus cérébraux et neurologiques.De plus, des études neuroscientifiques ont montré que certaines zones du cerveau impliquées dans le traitement de l’information sensorielle et dans la mémoire sont activées pendant le sommeil paradoxal, ce qui renforce l’idée que les rêves pourraient être le résultat d’une activité purement neuronale spontanée.
Cette théorie soutient donc l’idée que les rêves pourraient être générés au niveau neurologique, elle ne répond pas nécessairement à la question de savoir s’ils ont une signification ou une fonction particulière.
En conclusion, les rêves continuent d’être des phénomènes énigmatiques et fascinants, sujets à diverses interprétations, très variées. Leurs significations et leurs buts demeurent souvent subjectifs, variant selon les perspectives individuelles et les cadres théoriques adoptés, que ce soit à travers les analyses philosophiques ou les avancées scientifiques. Malgré les efforts pour les comprendre, les rêves préservent toujours une part de mystère, invitant à explorer les profondeurs de l’inconscient humain et à réfléchir sur la complexité de l’esprit.
Mise en page par Arif Kilinç
