Les avancées des neurosciences suscitent espoirs et inquiétudes quant à leur impact sur la société et l’éthique. Explorer ces frontières implique de prendre en compte les implications morales, sociales et légales tout en évaluant les défis et opportunités offerts.
Les neurosciences étudient le fonctionnement du système nerveux, englobant diverses disciplines allant de la biologie à la philosophie en passant par l’informatique. Les progrès récents, notamment grâce à l’imagerie cérébrale, ont conduit au développement assez modeste de techniques de modification du fonctionnement cérébral (neuro-amélioration).
C’est la loi bioéthique de 2011 qui pose les bases d’un encadrement éthique en matière de neurosciences et d’utilisation de l’imagerie médicale ne pouvant être utile qu’à des fins médicales, de recherche ou judiciaires, exigeant le consentement écrit et informant sur la nature de l’examen. Elle prévoit également une surveillance dans ce domaine. Pour éviter les abus judiciaires, l’utilisation de l’imagerie médicale est restreinte à l’établissement de troubles psychiques ou de préjudices.
Ces avancées ouvrent de nouvelles perspectives dans le traitement des maladies neurologiques et psychiatriques, tout en soulevant des questions éthiques complexes.
Le consentement éclairé et l’autonomie
Effectivement, l’un des principes éthiques fondamentaux de la recherche en neurosciences est le consentement éclairé. Étant donné la complexité des procédures et des technologies utilisées, il est impératif que les participants comprennent pleinement les risques et les avantages potentiels de leur participation. Cela soulève des questions importantes sur la capacité des individus à donner un consentement éclairé, notamment dans le cas de populations vulnérables telles que les personnes atteintes de troubles cognitifs ou les enfants. Un consentement véritablement éclairé est essentiel pour préserver la dignité et les droits des participants à la recherche en neurosciences.
Confidentialité et protection des données
La neuroscience génère une quantité importante de données sensibles sur le cerveau et le comportement humain. Assurer la confidentialité de ces données est crucial pour protéger la vie privée des participants et prévenir les abus potentiels. Depuis la promulgation de la loi relative à la protection des données personnelles en juin 2018, la CNIL est chargée de garantir la sécurité des systèmes de traitement et régir les traitements de données biométriques, génétiques et de santé.
Applications cliniques et responsabilité sociale
La neuroscience présente un potentiel immense pour le développement de traitements novateurs des troubles neurologiques et psychiatriques. Cependant, son utilisation à des fins médicales soulève des questions complexes sur l’accès équitable aux soins de santé, la commercialisation des traitements et la responsabilité sociale des chercheurs et des entreprises pharmaceutiques. Il est crucial de garantir que les avantages de ces avancées bénéficient à tous, quel que soit leur statut socio-économique, tout en évitant l’exploitation des populations vulnérables à des fins lucratives. Ces nouvelles techniques ne risquent-elles pas de profiter uniquement à quelques privilégiés, renforçant ainsi les disparités sociales existantes ?
L’encadrement social des nouvelles technologies
Les avancées dans la biologie moléculaire et le génie génétique ont permis la découverte de nouvelles substances aux fonctions cellulaires souvent inconnues. Cependant, cela présente un risque, car certaines de ces substances peuvent avoir des effets psychoactifs et potentiellement dangereux, comme le tétrahydrocannabinol (THC) du cannabis.
L’encadrement des médias et les fausses informations
Les neurosciences entretiennent des rapports délicats avec les médias et l’opinion publique. La manière dont les découvertes scientifiques sont présentées peut influencer la perception du grand public sur des sujets sensibles. Parfois, les médias divulguent des informations de manière sensationnaliste ou sans les nuances nécessaires, ce qui peut créer des malentendus ou des peurs injustifiées autour des avancées en neurosciences. La génétique exerce un pouvoir considérable sur l’imaginaire collectif. Il existe bien une tentation de lier divers comportements déviants, voire l’ensemble des traits d’une personne, à un déterminisme génétique.
Jusqu’où aller ?
Par ailleurs, le système de santé est face à des demandes qui excèdent la guérison. Des interrogations apparaissent sur les finalités de la médecine : doit-elle se borner à compenser les pathologies des individus ou viser à augmenter leurs performances ? Jusqu’où aller dans la médecine préventive ? Dans son livre intitulé « La fin de l’homme », Francis Fukuyama parle des effets de la neuropharmacologie sur le cerveau humain et montre comment la connaissance des neurotransmetteurs peut changer notre compréhension du cerveau et de la pensée. Fukuyama critique fondamentalement la neuropharmacologie pour son détournement des médicaments de leur fonction thérapeutique pour se concentrer sur le bien-être et la performance (enhancement), ce qui, selon lui, nous entraîne dans une logique similaire à celle du « Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley. Cette approche réduit l’être humain à sa seule biologie sans toujours prendre en compte la complexité des facteurs environnementaux et sociaux.
Le développement des neurosciences la réduction de l’homme
Lorsque nous évoquions le séquençage du génome humain, certains assumait que l’homme était son gène : gène de l’obésité, de l’homosexualité, de la violence, etc. Dans un article de la revue Science, Alex Mauron avait posé la question : « Is the Genome the Secular Equivalent of the Soul ? ». Le concept de « neuro-essentialisme » est employé pour expliquer cette interprétation du cerveau : les circuits neurologiques font ce que nous sommes.
Cette conception du cerveau soulève l’inquiétude de plusieurs. Elle fait partie du mouvement positiviste, selon lequel la vérité ne peut être découverte que par l’expérimentation. Le savoir qui en découle se présente comme un absolu qui réduit à sa seule mesure toute connaissance de l’homme. L’être humain ne serait plus que son cerveau tel qu’il est perçu par les chercheurs en neurosciences. Qu’en est-il de toutes les autres facettes de sa vie ? L’être humain perd son humanité.
En limitant la réalité humaine au seul aspect scientifique et en limitant l’esprit au cerveau, nous négligeons plusieurs réalités sociales et culturelles. Les effets de cette évolution sont considérables : l’individu perd la responsabilité de ses propres actes. Par exemple, s’il est possible d’attribuer les comportements humains à des processus neuronaux, dans quelle mesure les individus sont-ils réellement responsables de leur comportement ? En ce qui concerne les services de santé, cela se traduit clairement par une attention portée aux symptômes plutôt qu’aux causes ; au lieu d’écouter la personne malade, il est plus facile de lui prescrire un médicament qui apaisera sa souffrance.

Le domaine de l’éthique en neuroscience est complexe et en perpétuelle évolution, ce qui demande une réflexion constante et une vigilance éthique afin de réussir à faire face aux défis et aux opportunités qu’elle offre. En garantissant le respect des valeurs essentielles de l’autonomie, de la confidentialité, de la justice et du respect de la personne, nous avons la possibilité d’utiliser le potentiel de la neuroscience pour améliorer la qualité de vie des individus tout en préservant les principes éthiques qui fondent notre société.
Les techniques visant à améliorer le fonctionnement du cerveau des non-malades, selon le Conseil d’État, « ne semblent pas encore assez matures pour justifier la mise en œuvre d’un encadrement juridique particulier ». Il souligne néanmoins les limites de ces pratiques : leurs effets bénéfiques sont incertains et elles peuvent entraîner des atteintes potentiellement graves à la vie privée.
Mise en page par Selim Günes
Pour aller plus loin
Les neurosciences en dessins :
L’histoire des neurosciences :
Sources additionnelles :
