La place de la ville dans le cinéma : la ville cinématique !

Cet article interroge le regard que pose le cinéma sur la ville, son architecture et son espace urbain en fonction des notions d’identité, de lieu mais aussi, et surtout, de non lieu… 

Par commodité de tournage, les métropoles sont transformées en décor et en lieu de production. Les villes restent à peine identifiables, interchangeables : elles deviennent tour à tour le théâtre du crime, le lieu d’horreur, un champ de ruines et de vestiges où se déroulent aussi bien des intrigues et histoires de différentes classes sociales, mais aussi un lieu de fascination, de découverte et de contemplation pour les flâneurs. 

L’origine de la représentation de la ville dans le cinéma : la rencontre entre la ville et le cinéma 

Issu du cœur même de la ville moderne, le cinéma s’est épanoui au sein d’une relation particulièrement étroite avec l’environnement urbain, que ce soit d’un point de vue géographique ou esthétique. À l’aube du XXe siècle, alors que l’industrie cinématographique évoluait dans le contexte de l’urbanisation croissante des nations industrialisées, la ville avait déjà conquis une place prédominante sur les écrans des salles obscures. 

Selon plusieurs cinématographes et géographes, la ville est “le milieu naturel” du cinéma. Le géographe David B. Clarke affirme dans son ouvrage The Cinematic City que “les histoires du film et de la ville sont imbriquées à tel point qu’il est impensable que le cinéma ait pu se développer sans la ville, tandis que la ville a été sans aucun doute modelée par la forme cinématographique”. 

À la fin du XIXe siècle, l’invention des frères Lumière apparaît dans le contexte du progrès technique, jouant un rôle essentiel dans la transformation des villes. Leurs films documentent de manière précise cette émergence de la modernité urbaine. Le tout premier film des pionniers français du cinéma, La Sortie de l’usine Lumière (1895), tourné à Lyon, met en scène le cadre industriel qui contribuera à l’expansion du cinématographe au cours des années suivantes.

Après la première projection publique et payante à Paris en 1895, les frères Lumière capturent de nombreuses perspectives de la métropole, révélant ses multiples facettes. Ces séquences de plans très courts, avec des cadres fixes, offrent un aperçu de la vie quotidienne des Parisiens (des enfants jouant au Bassin des Tuileries en 1896, des bébés et leurs nourrices à la pouponnière de Paris dans Porchefontaine de 1897 à 1899…). Ils documentent également des événements officiels se déroulant dans la capitale (comme « Le Tsar à Paris » en 1896, ou « Revue du 14 juillet à Longchamp » en 1898) ainsi que divers endroits parisiens.

La ville au cinéma, un personnage à part entière

Depuis les débuts du cinéma, la ville a été un protagoniste central dans de nombreuses œuvres cinématographiques, jouant un rôle essentiel dans la narration et servant de toile de fond à des histoires riches et diverses. De la métropole futuriste aux quartiers urbains pittoresques, le cinéma a capturé l’essence même de la vie urbaine, explorant les multiples facettes de cet environnement complexe. Pour certains réalisateurs, la ville n’est pas un simple décor mais un personnage à part entière. C’est d’ailleurs pourquoi « Une ville finit par être une personne », disait Victor Hugo.

La nouvelle expérience urbaine apportée par la ville moderne du XXe siècle est devenue une source d’inspiration pour les cinéastes. Avec le modernisme, dans de nombreuses productions cinématographiques, la ville elle-même revêt un caractère distinct, façonnant l’histoire d’une manière unique. Que ce soit Gotham City dans l’univers de Batman, New York dans de nombreux films de Woody Allen, ou encore Tokyo dans les œuvres de réalisateurs japonais tels que Akira Kurosawa, la ville devient un acteur principal. Elle peut incarner la promesse du succès, l’obscurité de la criminalité, ou la recherche de soi. 

Au-delà de son rôle narratif, la ville est souvent utilisée pour créer une ambiance distinctive. Les lumières scintillantes de la skyline, les rues animées, les quartiers délabrés ou les gratte-ciels imposants contribuent à l’esthétique visuelle du film. Les réalisateurs exploitent ces éléments pour renforcer les émotions et donner au public une immersion totale dans l’univers du film.

Tokyo dans Lost in Translation (2003) de Sofia Coppola est une ville urbaine exotique et diversifiée encadrée par deux personnages qui n’appartiennent pas à ce lieu. Ce sentiment d’aliénation est souligné en montrant de simples différences visuelles telles que le fait de placer Bob (Bill Murray) dans un taxi avec la fenêtre qui le sépare de la ville lumineuse. Il se sent comme un monstre à Tokyo non seulement à cause du fait que personne ne semble parler sa langue, mais aussi à cause de la distance temporelle (et émotionnelle) qui le sépare de l’endroit qu’il appelle “maison”. 

La ville comme outil de miroir : le reflet de la société

À travers les décennies, les cinéastes, écrivains et artistes visuels ont utilisé la ville comme un prisme pour explorer les dynamiques sociales, les inégalités, et les changements culturels. La ville, en tant que microcosme social, devient un instrument de réflexion, capturant et exprimant les réalités de la société qui l’anime. 

Les zones urbaines deviennent souvent le reflet criant des inégalités sociales. À travers des quartiers juxtaposés, les cinéastes dépeignent les disparités économiques, les différences d’accès à l’éducation, et les tensions entre les classes sociales. Des œuvres telles que Parasite de Bong Joon-ho illustrent de manière frappante comment la ville peut devenir un espace où les divisions sociales sont exacerbées, transformant chaque coin de rue en un miroir de la lutte des classes.

D’ailleurs, la fin du XXe siècle constitue un tournant pour les films de science-fiction. Les films de cette catégorie montrent des villes contemporaines marquées par l’échec de la modernité. Dans Blade Runner, Ridley Scott marie un récit de science-fiction dystopique, aux rapports humains fortement hiérarchisés, avec une représentation de Los Angeles proprement glaçante : écrans publicitaires géants, ruelles sordides, éruption de flammes, bâtiments gigantesques, renvoyant en seconde intention à la verticalité des relations sociales. Le moment d’apparition du film est un moment de crise de la ville contemporaine, et la représentation dystopique du film critique sa décadence. Bien que le film fasse directement référence à Metropolis de Fritz Lang (1927), la différence est que, dans la dualité avec le monde idéal, il manque un monde utopique. La ville de la fin du XXe siècle est présentée comme fragmentaire, sombre et caractérisée par une diversité multiculturelle. Conséquence d’une production standardisée et d’une esthétique unificatrice, la ville moderne et ses habitants souffrent d’un sentiment d’aliénation. 

Ainsi, la vie humaine circule et évolue sous l’influence de l’environnement urbain dans lequel la ville n’est pas seulement une structure spatiale de l’établissement humain. L’individu agit à la fois comme sujet et comme objet de l’environnement urbain. La ville est une plateforme socio-historique suffisamment influente pour former l’humain et la société dans son ensemble. Une ville est l’arène de la vie humaine et il est donc nécessaire de souligner que l’interaction entre la ville et l’individu a un caractère bilatéral. Une personne peut influencer la ville aussi bien que l’inverse. La relation entre la ville et le cinéma est à double sens, car le cinéma a à son tour eu une influence significative sur la mentalité des villes du XXe siècle et sur la manière dont elles se construisent dans l’imaginaire collectif.

La ville cinématique vue par Elvin Tok. DR.

Illustration de couverture de Elvin Tok
Mise en page par Zeynep Yalamanoglu

Janset Koç
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